Stéphanie avance et prend la pose d’un guide.
— Comme vous le remarquez, inspecteur, nous sommes ici dans le petit salon bleu… Il donne sur une étrange épicerie. Observez ces boîtes à œufs suspendues aux murs…
L’institutrice porte une étonnante robe de soie bleu et rouge, serrée par une large ceinture à la taille, fermée par deux boutons fleuris au ras du cou. La robe lui donne une allure de geisha descendue d’une estampe. Ses cheveux sont tirés en arrière. Son regard mauve se fond dans le pastel des murs. Sérénac ne sait où poser les yeux. Stéphanie, habillée ainsi, lui rappelle étrangement un tableau de Claude Monet qu’il avait admiré il y a des années, le portrait de sa première femme, Camille Doncieux, déguisée en geisha. Il se sent presque comme un intrus, vêtu de son jean, de sa chemise et de son blouson de cuir.
— On passe dans la pièce suivante ? propose la voix douce de sa guide.
Jaune.
La pièce est entièrement jaune. Les murs, les meubles peints, les chaises. Sérénac s’arrête, stupéfait.
Son hôtesse se rapproche de lui.
— Vous vous trouvez maintenant dans la salle à manger où Claude Monet recevait ses invités de marque…
Laurenç admire le lustre de la pièce. Son regard finit par se poser sur un tableau au mur. Un pastel de Renoir. Une jeune fille assise, de trois quarts, coiffée d’un immense chapeau blanc. Il s’approche, admiratif du jeu de dégradé des tons entre les longs cheveux bruns et la peau de pêche du modèle juvénile.
— Une très jolie reproduction, commente-t-il.
— Une reproduction ? En êtes-vous si certain, inspecteur ?
Sérénac détaille le tableau, surpris du commentaire.
— Eh bien… disons que si j’admirais ce tableau dans un musée parisien, je ne douterais pas une seconde qu’il s’agisse d’un original. Mais ici, dans la maison de Monet. Chacun sait que…
— Et si, coupe Stéphanie, je vous disais qu’il s’agit bel et bien d’un Renoir, d’un original ?
L’institutrice sourit devant la mine déconfite de l’inspecteur. Elle ajoute, un ton plus bas :
— Mais chut, c’est un secret… Il ne faut pas le répéter.
— Vous vous moquez de moi…
— Oh non. Tenez, je vais vous confier un autre secret, inspecteur. Plus stupéfiant encore. Dans la maison de Monet, si on cherche bien, dans certains placards, dans l’atelier, sous les combles, on trouve encore toute une série de chefs-d’œuvre. Des dizaines ! Des Renoir, des Sisley, des Pissarro. Authentiques. Des Monet aussi, bien entendu, des « Nymphéas » originaux… À portée de main !
Laurenç Sérénac observe Stéphanie avec consternation.
— Stéphanie, pourquoi me raconter de telles fables ? Tout le monde sait que c’est impossible. Des toiles de Renoir ou de Monet représentent une telle valeur financière… Culturelle aussi. Comment imaginer qu’elles puissent croupir ici dans la poussière ? C’est… c’est ridicule…
Stéphanie singe une délicieuse moue.
— Laurenç, que mes révélations vous semblent incroyables, je vous l’accorde volontiers. Mais que vous pensiez qu’elles sont impossibles, ou ridicules, là, vous me décevez, puisque je ne vous ai dit que la stricte vérité.
D’ailleurs, beaucoup de Givernois sont au courant des véritables trésors dissimulés dans la maison de Monet. Mais… disons, c’est une sorte de secret ici, quelque chose dont on ne parle pas.
Laurenç Sérénac attend le moment où l’institutrice éclatera de rire. Il ne vient pas, même si les yeux de Stéphanie pétillent de malice.
— Stéphanie, finit-il par lâcher. Je suis désolé, il faudra tester votre blague sur un flic moins incrédule que moi.
— Vous ne me croyez toujours pas, Laurenç ? Tant pis. Après tout, ce n’est pas très important, n’en parlons plus…
L’institutrice se retourne brusquement. Sérénac est troublé. Il se dit qu’il n’aurait pas dû venir, pas ici, pas maintenant. Il aurait dû donner rendez-vous à Stéphanie ailleurs. C’est… c’est trop tard. Tout se bouscule. Même si ce n’est ni le lieu ni l’endroit. Il se lance :
— Stéphanie. Je ne suis pas seulement venu pour la visite guidée ou pour discuter peinture. Il faut que l’on parle…
— Chut…
Stéphanie pose un doigt devant sa bouche, comme pour lui signifier que ce n’est pas le moment. Sans doute une vieille ruse d’institutrice.
Elle désigne les buffets vitrés.
— Claude Monet tenait également au raffinement pour ses hôtes. Faïences bleues de Creil et Montereau, estampes japonaises…
Laurenç Sérénac n’a pas le choix, il saisit Stéphanie par les épaules. Immédiatement, il comprend qu’il n’aurait pas dû. Le tissu est soyeux, lisse, fuyant comme une peau sur la peau. Le tissu donne des idées, pas des idées de flic.
— Je ne plaisante pas, Stéphanie. Ça ne s’est pas bien passé, hier, avec votre mari…
Elle sourit.
— J’en ai eu un petit aperçu, hier soir.
— On le suspecte. C’est sérieux…
— Vous vous trompez…
Les doigts de Laurenç glissent sur la soie, malgré lui, comme s’il caressait ses bras. Il n’ose pas serrer plus fort. Il lutte pour conserver sa lucidité.
— Arrêtez de jouer avec moi, Stéphanie. Hier, lors de l’interrogatoire, votre mari m’a affirmé que, le matin du crime, il était resté au lit avec vous. Vous m’avez certifié le contraire, il y a trois jours. L’un de vous deux ment, donc… Votre mari ou…
— Laurenç, combien de fois devrai-je vous le répéter : je n’étais pas l’amante de Jérôme Morval. Pas même une amie intime. Laurenç, mon mari n’avait aucun mobile pour tuer Morval ! Je connais mes classiques, inspecteur. Pas de mobile, pas besoin d’alibi.
Elle rit, délicieuse, se faufile comme une anguille et continue :
— Vous avez le goût pour la mise en scène, Laurenç. Après votre fameuse opération de collecte de toutes les bottes de Giverny, allez-vous demander à tous les couples du village s’ils faisaient l’amour dans leur lit, le matin du crime ?
— Ce n’est pas un jeu, Stéphanie…
La voix de Stéphanie prend soudain un timbre d’institutrice cassante :
— J’en suis consciente, Laurenç. Alors cessez de m’ennuyer avec ce crime, cette enquête sordide. Ce n’est pas là l’important. Vous gâchez tout.
Elle se dégage, se sauve, semblant glisser sur les pavés brique et paille. Elle se retourne, à nouveau souriante. Ange et démon.
— La cuisine !
Cette fois-ci, c’est le bleu qui saute au visage de Laurenç Sérénac. Le bleu des murs, le bleu de la faïence, toutes les nuances, du ciel au turquoise.
Stéphanie adopte un ton de bonimenteuse de marché :
— Les ménagères apprécieront particulièrement la batterie de cuisine, immense… les cuivres… la faïence de Rouen…
— Stéphanie…
L’institutrice se plante devant la cheminée. Avant que Sérénac ait pu réagir, ses deux mains s’agrippent aux deux pans de sa veste en cuir.
— Inspecteur, soyons clairs. Mettons les points sur les i, une bonne fois pour toutes. Mon mari m’aime. Mon mari tient à moi. Mon mari est incapable de faire du mal à qui que ce soit. Cherchez un autre coupable !