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— Et vous ?

Elle relâche un peu son étreinte, surprise.

— Comment cela ? Suis-je capable de faire du mal à quelqu’un, c’est ce que vous me demandez ?

Ses yeux mauves s’ouvrent sur une nuance qu’il n’avait pas encore explorée. Sérénac bafouille, troublé :

— N… non. Quelle idée. Je voulais dire : Et vous ? Vous l’aimez ?

— Vous devenez indiscret, inspecteur.

Elle lâche le cuir de la veste et s’engouffre à nouveau dans la salle à manger, le salon, l’épicerie. Laurenç la suit à distance, ne sachant plus quelle attitude adopter. De l’épicerie, un escalier de bois monte à l’étage. La robe de Stéphanie glisse sur les boiseries comme pour les faire briller.

Juste avant de disparaître dans les marches, l’institutrice jette un mot. Un seul mot :

— Enfin !

- 38 -

Sylvio Bénavides se tient debout sur la place de la cathédrale de Rouen. Cela fait longtemps qu’il n’est pas revenu à Rouen, presque un an. Avec son guide entre les mains, il se dit qu’on doit le prendre pour un touriste. Il s’en fiche. Il a rendez-vous avec le conservateur du musée des Beaux-Arts, un certain Achille Guillotin, dans une demi-heure, mais il a pris soin d’arriver en avance, comme s’il voulait se préparer psychologiquement et se plonger dans l’ambiance impressionniste du vieux Rouen.

Il se retourne vers l’office du tourisme et consulte sa brochure : c’est du premier étage de ce bâtiment que Claude Monet a peint la plupart de ses cathédrales de Rouen, au total vingt-huit tableaux, tous différents selon l’heure de la journée ou le temps. L’office du tourisme était, du temps de Monet, un magasin de vêtements, puis, bien avant, le premier monument Renaissance de Rouen : l’hôtel des finances. Sylvio détaille son guide. Claude Monet a également peint la cathédrale sous d’autres angles, de diverses maisons de la place, dont certaines ont été détruites pendant la guerre, rue Grand-Pont ou rue du Gros-Horloge.

L’inspecteur sourit en imaginant Claude Monet débarquant à l’aube avec son chevalet chez des particuliers endormis ou s’installant toute la journée, pendant des mois, dans un salon d’essayage pour dames, devant chaque fenêtre : tout cela pour peindre près de trente fois le même motif. On devait le prendre pour un fou…

Les gens, au fond, admirent les fous.

Sylvio se retourne vers la cathédrale. Oui, les gens admirent la folie. Rien que cette cathédrale, l’admirer, c’est finalement reconnaître qu’il a eu raison, le type qui a imaginé un jour construire ce monument invraisemblable, même si cela devait prendre cinq cents ans ; ce dingue qui a sans doute insisté pour que la flèche de sa cathédrale soit la plus haute de France, quitte à ce que quelques milliers d’ouvriers de plus y laissent leur peau. À l’époque, un tel chantier, ça devait être une boucherie, mais on oublie. On finit toujours par oublier. On oublie la boucherie, on oublie la barbarie et on admire la folie.

L’inspecteur consulte sa montre, il ne doit pas traîner s’il ne veut pas être en retard, il a conservé ce réflexe d’écolier d’être toujours ponctuel. Il sort de la place de la Cathédrale et passe sous les arcades de grands magasins. « Rue des Carmes », lit-il. Le musée est à gauche, d’après ce qu’il a compris. Il tourne dans une petite rue étroite bordée de maisons à colombages. Il a toujours eu du mal à se repérer dans le centre médiéval de Rouen. Cette ville lui donne l’impression d’être une sorte de labyrinthe imaginé par un type torturé. Tiens, peut-être le même qui voulait que sa cathédrale soit la plus haute. Difficulté supplémentaire, Sylvio n’est pas très concentré sur sa route. Depuis qu’il est à Rouen, il n’arrête pas de penser que dans cette affaire Morval il y a quelque chose qui cloche. Comme si quelqu’un tirait les ficelles de toute cette histoire, un Petit Poucet machiavélique qui laisserait tomber des indices devant eux pour les attirer où il le souhaite. Qui ?

Sylvio parvient à la place du 19-Avril-1944. Il hésite un instant puis tourne brusquement à droite, juste au moment où une poussette maniée par une mère énergique le croise. La maman lui roule sur le pied sans ralentir pendant que l’inspecteur bredouille des excuses sans lâcher le fil de ses pensées.

Qui ?

Jacques Dupain ? Amadou Kandy ? Stéphanie Dupain ? Patricia Morval ?

Giverny est un petit village, tous les Givernois le répètent : les Givernois se connaissent tous. Et si tous protégeaient un secret ? Cet accident par exemple, la noyade de ce garçon, en 1937 ? Bénavides en vient à imaginer les hypothèses les plus folles. Il en arrive même à se demander si son patron joue complètement franc jeu avec lui. Laurenç Sérénac a parfois une façon étrange d’aborder toutes ces histoires de peinture. Sylvio n’aime pas trop cette coïncidence, le fait que son patron soit amateur de peinture au point d’afficher des tableaux dans son bureau, qu’il ait enquêté dans le milieu du trafic d’art avant d’être nommé à Vernon et, comme par hasard, se trouve confronté au meurtre d’un collectionneur… À Giverny ! Sans parler de cette obsession à vouloir tout coller sur le dos de Jacques Dupain pendant qu’il flirte avec sa femme… Il en a parlé à Béatrice mais il ne sait pas pourquoi, sa femme adore Laurenç. Ils ne se sont vus qu’un soir pourtant, et encore.

Sylvio aperçoit devant lui un square bordant une place grise monumentale. Une dizaine de personnes attendent devant les marches. Il reconnaît l’entrée du musée des Beaux-Arts. Il hâte le pas sans cesser de réfléchir. Oui, Béatrice passe son temps à lui dire que Laurenç est un type charmant, intéressant, drôle. Elle a même ajouté un truc comme « pour un flic, il a une sensibilité étonnante, comme une sorte d’intuition féminine ». C’est peut-être pour cela, se raisonne Sylvio, qu’il formule des réserves sur son chef. Comment Béatrice peut-elle apprécier un type comme Sérénac, un type aussi différent de lui ? Un type qui ne s’intéresse qu’à la peinture et aux filles avec lesquelles Morval couchait. Ou voulait coucher.

Bénavides monte les marches du musée des Beaux-Arts et, sans qu’il sache pourquoi, une question revient et s’incruste dans son cerveau, comme une obsédante rengaine : Pourquoi les gens, au fond, admirent-ils les fous ? Surtout les femmes.

L’inspecteur Sylvio Bénavides attend dans le hall du musée des Beaux-Arts de Rouen depuis quelques minutes. Il s’y sent un peu écrasé par la hauteur des plafonds, la profondeur de la pièce, le lustre des immenses fresques. Soudain, comme surgit d’une trappe dans le marbre, un petit homme chauve couvert d’une blouse qui lui descend presque jusqu’aux chaussures se dirige vers lui et lui tend la main.

— Inspecteur Bénavides ? Achille Guillotin. Conservateur au musée. Bien, on y va. Je crains de n’avoir que peu de temps à vous consacrer, d’autant plus que je n’ai rien compris à ce que vous voulez.

Une drôle de pensée traverse Sylvio. Guillotin lui rappelle le professeur de dessin qu’il avait au collège, Jean Bardon. Un prof qui à vingt-cinq ans en paraissait déjà quarante. Ils ont la même taille, la même blouse, la même façon de lui parler. Pendant toute sa scolarité, bizarrement, Sylvio s’est toujours retrouvé le bouc émissaire des profs, surtout de ceux qui n’avaient pas d’autorité. Il se dit qu’Achille Guillotin doit appartenir à la même caste, celle des petits chefs obséquieux devant l’autorité et tyranniques dès qu’ils rencontrent plus faible qu’eux.

Guillotin est déjà loin, il grimpe l’escalier comme une souris grise. Sylvio a l’impression qu’à chaque marche il va poser le pied sur sa blouse trop longue et tout dévaler en sens inverse.

— Bon, vous venez ? C’est quoi, cette histoire de meurtre ?