Bénavides trottine derrière la blouse grise.
— Un type assez riche. Un ophtalmologiste de Giverny. Entre autres, il collectionnait les tableaux. Il s’intéressait particulièrement à Monet et aux « Nymphéas ». C’est peut-être même le mobile du crime.
— Et alors ?
— Et alors, j’aimerais simplement en savoir davantage.
— Et vous n’avez personne de compétent dans la police ?
— Si… L’inspecteur qui coordonne l’enquête a été formé à la police de l’art, mais…
Guillotin l’écoute comme s’il venait de proférer la pire des hérésies.
— Mais ?
— Mais je voudrais me faire une idée par moi-même…
Il est difficile de distinguer si Guillotin soupire ou souffle en parvenant sur le palier.
— Si vous le dites… Qu’est-ce que vous voulez apprendre ?
— On peut commencer par les « Nymphéas », si vous voulez. J’aimerais savoir combien Monet en a peint ? Vingt ? Trente ? Cinquante ?
— Cinquante ?!
Achille Guillotin a combiné un cri d’horreur avec un rire sardonique, un son que seules les hyènes doivent être capables de produire. S’il avait une règle en fer entre les mains, ce serait pour en punir les doigts de l’ignare inspecteur. Tous les sévères portraits de la salle Renaissance semblent se tourner vers Sylvio pour le couvrir d’une honte suprême. Sylvio baisse malgré lui le visage pendant qu’Achille Guillotin hausse les épaules de dépit. L’inspecteur Bénavides remarque à l’occasion qu’il porte d’étranges chaussettes orange.
— Vous vous moquez du monde, inspecteur ? Cinquante « Nymphéas » ! Sachez que les spécialistes ont recensé pas moins de deux cent soixante-douze « Nymphéas » peints par Claude Monet !
Sylvio roule des yeux stupéfaits.
— On peut aussi chiffrer en mètres, si cela vous parle davantage. Monet a peint environ deux cents mètres carrés de « Nymphéas » pour une commande nationale, à la fin de la Première Guerre mondiale, exposée à l’Orangerie. Mais si l’on additionne toutes les œuvres que Monet n’a pas retenues, celles qu’il a peintes à moitié aveugle lorsqu’il souffrait de la cataracte, les experts parviennent à plus de cent quarante mètres carrés de « Nymphéas » « en trop », exposés aux quatre coins du monde, New York, Zurich, Londres, Tokyo, Munich, Canberra, San Francisco… J’en passe, croyez-moi. Sans parler d’au moins une centaine de « Nymphéas » qui appartiennent à des collections privées…
Sylvio évite tout commentaire. Il se dit qu’il doit avoir l’air idiot d’un gamin à qui on apprend que derrière la vague qui vient lécher ses pieds sur la plage il y a l’océan. Guillotin continue de cavaler à travers les couloirs. À chaque fois qu’il entre dans une salle, les gardiens assoupis, dans un mouvement de panique, se figent au garde-à-vous.
L’Europe baroque succède au Grand Siècle.
— Les « Nymphéas », continue Achille Guillotin sans souffler, sont une collection très étrange, sans autre équivalent au monde. Au cours des vingt-sept dernières années de sa vie, Claude Monet n’a peint que cela. Son étang de nénuphars ! Progressivement, il éliminera tout le décor autour, le pont japonais, les branches de saule, le ciel, pour se concentrer uniquement sur les feuilles, l’eau, la lumière. L’épure la plus absolue… Les dernières toiles, quelques mois avant sa mort, touchent à l’abstraction. Juste des taches. Du tachisme, disent les experts. On n’avait jamais vu ça. Personne ne comprendra, du temps de Monet. Tout le monde prendra cela pour une lubie de vieillard… Quand il meurt, on colle aux oubliettes les « Nymphéas » du vieux Monet, surtout les derniers. Du pur délire, croit-on.
Sylvio n’a pas le temps de demander ce que Guillotin entend par « oubliettes ». Le conservateur continue, intarissable :
— Sauf qu’une génération plus tard, ce sont ces dernières toiles qui donneront naissance, aux États-Unis, à ce que le monde va appeler l’art abstrait… C’est cela, le testament du père de l’impressionnisme : l’invention de la modernité ! Vous connaissez Jackson Pollock ?
Sylvio n’ose pas dire non. N’ose pas dire oui non plus. Guillotin lâche un soupir de prof blasé.
— Tant pis pour vous. C’est un abstrait… Pollock et les autres puiseront leur inspiration dans les « Nymphéas » de Monet. Tout. C’est pareil en France, vous avez retenu ce que je vous ai dit, j’espère. Les plus grands « Nymphéas » sont exposés au musée de l’Orangerie, la chapelle Sixtine de l’impressionnisme, offerts par Monet à l’Etat français en l’honneur de l’armistice de 1918. Et ce n’est pas tout, si vous pensez au lieu où les « Nymphéas » sont exposés, il y a autre chose de fabuleux…
— Ah ?
Sylvio n’a rien trouvé de plus intelligent à dire. Guillotin s’en fiche.
— Les « Nymphéas » trônent sur l’axe triomphal ! L’axe majeur, qui passe par Notre-Dame, le Louvre, les Tuileries, la Concorde, les Champs-Elysées, l’Arc de triomphe, l’Arche de la Défense… Les « Nymphéas » derrière les murs de l’Orangerie s’alignent exactement sur cet axe qui symbolise toute l’histoire de la France, qui s’étend de l’est vers l’ouest, en suivant la course du soleil. Et comme par hasard, Monet a peint l’étang aux Nymphéas à différents moments de la journée, du matin au soir, en exposant lui aussi la course étemelle du soleil. La course des astres, l’histoire triomphale de la France, la révolution de l’art moderne… Vous comprenez maintenant pourquoi le moindre centimètre carré de ces nénuphars vaut une fortune… ce fut le tournant de l’art moderne. En Normandie, à quelques kilomètres de Vernon, dans un petit étang de rien du tout. Le seul et unique motif du travail obsessionnel, pendant près de trente ans, du plus grand génie de la peinture.
Dans les tableaux Grand Siècle, les étoffes des saintes, reines et duchesses semblent s’envoler, comme agitées par le lyrisme du conservateur.
— Quand vous dites une fortune, vous entendez quoi au juste ?
Guillotin, comme s’il n’avait pas entendu, s’avance dans la pièce et ouvre la fenêtre. Bénavides n’a pas bougé.
— Bon, vous venez ?
Sylvio comprend qu’il doit suivre le conservateur au salon.
— Je vais vous donner une idée de ce que vaut un « Nymphéas », si on se fie aux dernières ventes aux enchères, à Londres ou à New York. Tenez par exemple, vous voyez les immeubles haussmanniens, juste en face, le long de la rue Jeanne-d’Arc ? Eh bien, disons qu’un « Nymphéas » de Monet, de proportion normale, mettons un mètre carré, cela correspondrait, allez, au bas mot, à une bonne centaine d’appartements… À raison de quatre étages par porte d’entrée, ça représente déjà une bonne portion de la rue…
— Cent appartements ? Vous plaisantez ?
— Non. Je crois que j’aurais pu dire le double, sans exagérer. Vous voyez toujours la rue Jeanne-d’Arc ? Les véhicules qui attendent au feu ? Je peux aussi vous l’estimer ainsi. Une toile pourrait valoir, disons, selon les dernières ventes, entre mille et deux mille voitures. Neuves, j’entends. Ou bien, je ne sais pas, à peu près la totalité du contenu des boutiques des rues du Gros-Horloge, Jeanne-d’Arc et de la République réunies. C’est inestimable, en réalité, c’est ce que je veux vous faire comprendre. Vous vous rendez compte ? Un « Nymphéas » !
— Vous vous moquez de moi…
— Le dernier Monet mis aux enchères à la maison Christie’s, à Londres, a dû partir à 25 millions de livres… Et c’était une œuvre de jeunesse ! 25 millions de livres. Allez-y, convertissez en appartements ou en voitures.
Sylvio n’a pas le temps de se remettre, le conservateur a déjà grimpé un nouvel étage et parvient aux salles impressionnistes.