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Pissarro, Sisley, Renoir, Caillebotte… Et Monet, bien entendu. La fameuse rue Saint-Denis sous une pluie de drapeaux tricolores, la cathédrale de Rouen par temps gris. Bénavides bredouille :

— Et… il en reste sur le marché, des « Nymphéas » ?

— Comment ça, « sur le marché » ?

— Ben. Dans la nature, précise l’inspecteur d’une voix timide.

— « Dans la nature » ? Ça veut dire quoi, « dans la nature » ? Vous ne pouvez pas être plus précis que ça, dans la police ? Vous vous demandez si un tableau de Monet pourrait traîner quelque part, c’est bien cela ? Oublié ? Dans un grenier de Giverny ou dans une cave. Vous vous dites qu’on pourrait tuer, sans aucun doute, pour une telle découverte, pour une telle fortune. Alors, inspecteur, écoutez bien ce que je vais vous dire…

- 39 -

Les marches de l’escalier de l’épicerie de la maison de Claude Monet grincent sous les pas de l’inspecteur Laurenç Sérénac.

Il essaye de chasser de son esprit les pensées parasites, la voix intérieure d’une sorte d’ange gardien qui murmure à son instinct de flic qu’il grimpe une à une les marches d’un piège grossier, que cet escalier mène aux chambres de Monet, qu’il n’a rien à faire là, à suivre cette fille, qu’il ne contrôle plus rien. Ce n’est pas difficile, au fond, de faire taire en lui cet ange raisonnable. Il lui suffit de repenser à l’instant d’avant, au rire de Stéphanie qui s’envole, ses jambes serrées dans cette robe de geisha, qui bondissent pourtant vers l’étage comme deux animaux joueurs, cette invitation à l’indiscrétion.

Lorsque Laurenç parvient à l’étage, Stéphanie se tient dans l’encadrement de la porte, dans le couloir, entre la chambre et la salle de bains. Droite comme une guide guindée. Cintrée dans sa robe rouge, plus précieuse et fragile qu’un vase de porcelaine.

— Les appartements privés des Monet. Plus classiques, j’en conviens. Plus intimes. Laurenç, vous n’avez pas l’air très à l’aise ?

Elle entre dans la première pièce et s’assoit sur le lit. L’immense édredon de plumes la dévore des cuisses au buste.

— C’est donc l’heure de l’interrogatoire ? Je suis à votre merci, inspecteur.

Le regard inquiet de Laurenç Sérénac embrasse les couleurs de la pièce, le tissu crème tendu au mur, le jaune vieilli de la parure du lit, le noir marbré de la cheminée, l’or des bougeoirs, l’acajou du chevet.

— Allez, inspecteur, détendez-vous. Vous étiez plus loquace, paraît-il, devant mon mari, hier soir…

Laurenç ne relève pas. Ils demeurent un moment silencieux. Sérénac ne s’est pas approché du lit. Les lanternes joyeuses des yeux de Stéphanie se muent peu à peu en un phare mélancolique. Elle se redresse dans une vague de plumes.

— Je vais commencer, alors. Inspecteur, connaissez-vous l’histoire de Louise, la chercheuse de pissenlits de Giverny ?

Sérénac l’observe, étonné, curieux.

— Non, bien entendu, enchaîne Stéphanie. C’est pourtant une jolie histoire. Louise est un peu notre Cendrillon, à Giverny. Louise était une ravissante fille de paysans, à ce qu’on raconte. La plus jolie du village. Jeune. Fraîche. Innocente. Vers 1900, elle posait dans les champs pour les artistes. Notamment pour Radinsky, un prometteur peintre tchèque venu rejoindre Monet et les artistes américains. Le beau Radinsky était également un pianiste renommé… Il roulait dans une incroyable voiture pour l’époque, une 222 Z. Il tomba amoureux de la petite chercheuse de pissenlits, il l’épousa, il l’emmena chez lui… Radinsky est aujourd’hui le peintre tchèque le plus célèbre de son pays… Louise la paysanne est devenue princesse de Bohême. C’est même Claude Monet qui rachètera leur carrosse devenu inutile, la 222 Z, pour son fils, Michel, qui l’écrasera contre un arbre de l’avenue Thiers, à Vernon, quelques mois plus tard. À l’exception de la lamentable fin du pauvre carrosse, c’est une belle histoire, non ?

Laurenç Sérénac résiste à l’envie de se rapprocher, de se laisser dévorer à son tour par l’édredon. Ses tempes le brûlent.

— Stéphanie, pourquoi me racontez-vous tout ceci ?

— Devinez…

Elle se redresse lentement dans l’édredon, comme si elle nageait dans un bain de plumes.

— Je vais vous faire une confidence, inspecteur. Une drôle de confidence. Il y a longtemps que je ne me suis pas retrouvée seule dans une pièce avec un autre homme que mon mari. Il y a longtemps que je n’ai pas ri dans un escalier en précédant un homme. Il y a longtemps que je n’ai pas parlé de paysages, de peinture, de poèmes d’Aragon, à un homme de plus de onze ans qui soit capable de m’écouter.

Sérénac pense à Morval. Il se garde bien de couper Stéphanie.

— Il y a tout simplement longtemps, inspecteur, que j’attendais ce moment-là. Toute ma vie, je dirais.

Un silence.

— Que quelqu’un vienne.

Fixer n’importe quoi, pense Sérénac à toute vitesse. Les bougies fondues, la peinture écaillée du mur, n’importe quoi d’autre que les yeux de Stéphanie.

Elle ajoute :

— Pas forcément un peintre tchèque… Juste quelqu’un…

Même sa voix a la couleur mauve.

— Si on m’avait dit que ce serait un flic…

Stéphanie se lève d’un bond, attrape en passant l’un des bras ballants de Laurenç Sérénac.

— Venez. Il faut bien que je surveille un peu mes élèves.

Elle l’entraîne vers la fenêtre. L’institutrice tend la main vers une dizaine d’enfants qui courent dans le jardin.

— Regardez ce parc, inspecteur, les roses, les serres, le bassin. Je vais vous révéler un autre secret. Giverny est un piège ! Un merveilleux décor, c’est certain. Qui pourrait rêver de vivre ailleurs ? Un si joli village. Mais je vais vous avouer : le décor est figé. Pétrifié. Interdiction de décorer autrement la moindre maison, de repeindre un mur, de cueillir la moindre fleur. Dix lois l’interdisent. Nous vivons dans un tableau, ici. Nous sommes emmurés ! On croit qu’on est au centre du monde, qu’on vaut le déplacement, comme on dit. Mais c’est le paysage, le décor, qui finit par vous dégouliner dessus. Une sorte de vernis qui vous colle au décor. Un vernis quotidien de résignation. De renoncement… Louise, la chercheuse de pissenlits de Giverny, devenue princesse de Bohême, c’est une légende, Laurenç. Ça n’arrive pas. Ça n’arrive plus…

Elle crie soudain contre trois enfants qui traversent un parterre de fleurs :

— Vous faites le tour !

Laurenç Sérénac, fébrile, cherche une diversion pour endiguer la mélancolie de Stéphanie, pour lutter contre son propre désir de la serrer dans ses bras, là, maintenant, ici. Son regard fixe la profusion de fleurs du jardin. L’harmonie des couleurs. Il est subjugué par l’incroyable charme du parc.

— C’est vrai, lance-t-il soudain, ce que raconte Aragon dans son livre ? Que Monet ne supportait pas la vue d’une fleur fanée et que les jardiniers les changeaient pendant la nuit, une nouvelle couleur chaque matin, comme si tout le jardin avait été repeint ?

La manœuvre semble avoir fonctionné. Stéphanie sourit.

— Non, non, c’est très exagéré de la part d’Aragon. Mais vous avez lu Aurélien, alors ?

— Bien entendu… Lu et compris, je crois. Le grand roman sur l’impossibilité du couple ! Il n’y a pas d’amour heureux… C’est cela ? C’est le message ?

— Aragon le pensait quand il l’a écrit… Il devait le penser, définitivement, à ce moment-là, qu’il n’y avait pas d’amour heureux. Et pourtant, il vivra ensuite la plus belle, la plus longue, la plus éternelle histoire d’amour qu’un poète ait jamais vécue… Vous savez cela. Le fou d’Eisa !