Laurenç se tourne. Les lèvres pâles de Stéphanie sont restées entrouvertes. Il lutte contre l’envie de passer ses doigts sur cette bouche tremblante, de caresser ce délicat profil de porcelaine.
— Vous êtes une fille étrange, Stéphanie…
— Et vous, inspecteur, vous avez le don de déclencher les confidences. Je vais vous l’avouer, en matière d’interrogatoire, vous êtes beaucoup plus subtil que ce que mon mari a bien voulu me dire. Non, inspecteur, je vais vous décevoir. Je n’ai rien d’étrange, bien au contraire, je suis d’une banalité affligeante…
L’institutrice attend, hésite, puis parle d’une traite, comme si elle se jetait de la fenêtre :
— Banale, vous dis-je. J’aimerais élever un enfant, le mien, mais je crois que mon mari ne peut pas m’en donner. Est-ce pour cela que je ne l’aime plus ? Je ne le pense pas non plus. Je crois, aussi loin que je m’en souvienne, que je ne l’ai jamais aimé. Il était là. Pas pire qu’un autre. Disponible. Aimant. Je ne suis pas mal tombée. Vous voyez, inspecteur, je suis une femme banale. Piégée. Comme tant d’autres. Le fait que je sois jolie, je crois, que je sois née à Giverny et que j’adore les enfants de ma classe n’y change rien…
La main de Laurenç se pose sur celle de Stéphanie. Ils enroulent leurs dix doigts autour de la balustrade de fer forgé verte.
— Pourquoi me l’avouer ? Pourquoi à moi ?
Stéphanie le dévisage en riant.
N’est-elle pas consciente qu’au moins ses yeux, rien que ses yeux, sont uniques ?
— Ne vous faites aucune illusion, inspecteur. N’allez surtout pas vous faire des idées… Si je vous ai raconté tout ceci, ce n’est aucunement pour votre sourire de voyou, ou pour votre chemise un peu trop ouverte, ou pour vos yeux noisette qui trahissent le moindre de vos sentiments. N’allez surtout pas croire que je vous trouve du charme, inspecteur… C’est uniquement…
La main s’échappe vers l’horizon. Stéphanie laisse planer le suspense.
— Tout comme Louise, la cueilleuse de pissenlits, a succombé au charme de la 222 Z, c’est uniquement de votre Tiger Triumph que je suis tombée amoureuse !
Elle rit.
— Et peut-être aussi de la façon que vous avez de vous arrêter pour caresser Neptune…
Elle s’approche encore.
— Une dernière chose, inspecteur. Une chose importante ! Une confidence. Ce n’est pas parce que je n’aime plus mon mari que cela fait de lui un assassin. Bien au contraire…
Sérénac ne répond rien. Il s’aperçoit seulement à l’instant que, cinquante mètres devant eux, les passagers des voitures qui circulent sur le chemin du Roy tournent systématiquement la tête vers la maison Monet, les aperçoivent, tels des amants au balcon.
Sont-ils fous ?
Est-il fou ?
— Je crois qu’il est temps de me préoccuper des enfants, glisse Stéphanie.
Sérénac reste seul, il entend les pas de l’institutrice s’éloigner. Son cœur cogne en furie comme pour s’échapper de sa chemise ouverte, ses pensées explosent aux parois de son crâne.
Qui est Stéphanie ?
Femme fatale ? Fille perdue ?
Dans la salle des Impressionnistes du musée des Beaux-Arts de Rouen, l’inspecteur Sylvio Bénavides ouvre des yeux de hibou. Achille Guillotin a encore bougé. Le conservateur a sorti un mouchoir et nettoie une invisible marque de poussière sur le côté d’un tableau de Sisley. L’Inondation à Port-Marly, indique le carton sous le tableau. Au moment même où Sylvio se demande si Guillotin n’a pas oublié sa question, le conservateur se retourne. Il tamponne un coin de son mouchoir sur son front et déclame, d’une voix de prédicateur :
— Des toiles de Monet disparues, ou inconnues, mais qui pourraient refaire surface, c’est bien ce que vous me demandez, inspecteur ? Si vous y tenez, allons-y, je peux jouer avec vous au jeu des suppositions…
Le mouchoir éponge ses tempes.
— On sait que les ateliers de Claude Monet, à Giverny, contenaient des dizaines de tableaux, dont des croquis, des toiles de jeunesse, de grands panneaux de « Nymphéas » inachevés… Sans parler des dons des amis, Cézanne, Renoir, Pissarro, Boudin, Manet, plus d’une trentaine de toiles… Vous vous rendez compte ? Toute cette fortune, cette colossale fortune, plus précieuse que la collection de n’importe quel musée au monde, gardée tout au plus par un vieillard de quatre-vingts ans et son jardinier, seulement protégée par une porte qui devait à peine fermer, des vitres juste repoussées, des murs lézardés. N’importe qui aurait pu se servir. N’importe quel Givernois un peu malin aurait gagné davantage en un simple larcin qu’en braquant vingt banques…
Le mouchoir essuie une dernière fois son visage et termine en boule dans sa paume.
— Une telle fortune à portée de main, je ne vois pas d’autre exemple d’une telle tentation…
Sylvio commence à comprendre. Il observe autour de lui la dizaine de toiles accrochées aux murs. Le musée de Rouen, qu’on présente comme la plus belle collection impressionniste de province, ne possède pas le quart des tableaux que contenaient les ateliers de Monet. Il insiste :
— Pourrait-il encore rester des tableaux de maîtres dans les ateliers de Monet, à Giverny ?
Achille Guillotin hésite un instant avant de répondre :
— Eh bien, Claude Monet est mort en 1926. Michel Monet, son fils et héritier, a sans doute pris soin depuis très longtemps de chercher et de mettre à l’abri toutes les toiles de son père dont il n’a pas fait don à des musées. Donc, pour répondre à votre question, disons qu’il est fort peu probable qu’on découvre aujourd’hui de nouvelles toiles originales dans la maison rose de Giverny. Mais après tout, on ne sait jamais…
— Et sans aller jusqu’à parler de vol, continue l’inspecteur avec un peu plus d’assurance, Monet aurait-il pu distribuer des tableaux, en donner ?
— La presse locale a gardé la trace du don d’un tableau à une tombola pour financer l’hôpital de Vernon. Quelqu’un a donc dû le gagner, ce tableau, pour une mise de cinquante centimes à l’époque… Pour le reste, on doit toujours se contenter de suppositions. On sait que les habitants de Giverny n’ont pas rendu la vie facile à Claude Monet. Il a dû négocier pour chaque once de sa passion, pour l’achat de sa propriété, pour conserver les paysages tels qu’il les peignait, et surtout pour détourner l’eau du ru vers son bassin aux Nymphéas. Monet a payé, beaucoup payé pour le village. Payé encore pour qu’une usine d’amidon ne s’installe pas juste devant son jardin. Payé pour figer tout son coin de nature en dehors de tout progrès. Là encore, un type malin, un conseiller municipal, un paysan futé aurait fort bien pu négocier, à la place d’une aumône de cinq cents francs, n’importe quel tableau du maître. J’ai conscience que les spécialistes ne croient pas en général à ce genre d’arrangement entre les artistes et les indigènes, mais peut-on vraiment exclure que parmi tous les Givernois l’un d’entre eux ait été capable de s’intéresser à la peinture, au moins à sa valeur marchande ? Monet aurait donné, bien entendu. Il n’avait pas le choix… Regardez par exemple l’étrange moulin, à côté des jardins de Monet, les Chennevières, j’y pense à chaque fois que je vais à Giverny, à cause de la toile de Theodore Robinson, le fameux Père Trognon ; eh bien, les paysans du moulin avaient tous les moyens de faire chanter Monet. Le ru passait par chez eux. Pas d’entente avec eux, pas de nymphéas !
Sylvio Bénavides n’a pas le temps de tout noter, il essaye de mémoriser le flux d’informations.
— Vous parlez sérieusement ?