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— J’ai l’air d’un plaisantin, jeune homme ? Je vais vous dire, il existe des crétins de chasseurs au trésor qui parcourent le monde à la recherche de trois pièces d’or. S’ils étaient juste un peu plus malins, ils visiteraient les greniers des maisons de Giverny et des villages autour. Je sais bien ce que l’on raconte. Claude Monet détruisait les tableaux dont il n’était pas satisfait ou ses œuvres de jeunesse. Il avait tellement peur qu’après sa mort les antiquaires se ruent sur ses toiles inachevées ou ses esquisses qu’il incendia dans son atelier toutes les œuvres qu’il n’aimait pas, en 1921. Mais, malgré toutes les précautions du maître, ce serait bien le bout du monde qu’il ne reste pas quelque part une toile de Monet. Juste une vieille toile oubliée. De quoi s’acheter une île dans le Pacifique !

Le conservateur change encore de pièce et jette un regard noir sur une gardienne qui semble plus occupée par la couleur rouge de son vernis à ongle que par celle de la robe du cardinal qui interroge Jeanne d’Arc dans la toile de Delaroche.

— Autre chose, glisse l’inspecteur. Vous avez parlé de Theodore Robinson, le peintre impressionniste, l’ami de Claude Monet. Que pensez-vous de la fondation que ses héritiers ont fondée ?

Guillotin plisse des yeux étonnés.

— Pourquoi cette question ?

— Cette fondation revient souvent dans notre enquête. Bizarrement, pas mal de personnes dans notre affaire semblent avoir un lien avec elle, au moins indirect.

— Et vous voudriez savoir quoi ?

— Aucune idée. Juste ce que vous en pensez.

Le conservateur hésite, comme s’il cherchait les bonnes paroles :

— Comment vous dire, inspecteur… C’est compliqué, une fondation. Ce genre d’association est officiellement tout ce qu’il y a de plus désintéressé. Je vais essayer de trouver une image. Tenez, imaginez une association qui s’occupe des pauvres. Eh bien, le paradoxe, c’est que si le nombre de pauvres baisse, la raison d’être de l’association diminue. En d’autres termes, mieux elle travaille et plus elle se saborde. Pareil pour une fondation qui milite contre la guerre. La paix, pour elle, cela signifierait sa mort.

— Comme un médecin qui soignerait si bien ses patients qu’il se retrouverait au chômage ?

— Exactement, inspecteur.

— Je comprends, mais quel est le rapport avec la fondation Robinson ?

— Ils ont une devise, je crois. Les trois « pro », comme ils disent. Prospection, protection, promotion. C’est formidable, ça marche aussi bien en français qu’en anglais. En clair, cela veut dire qu’ils cherchent des toiles dans le monde entier, qu’ils les achètent, qu’ils les vendent, mais aussi qu’ils investissent sur de jeunes peintres, très jeunes même ; ils investissent sur eux, ils les achètent, ils les vendent…

— Et alors ?

— Un talent chasse l’autre, inspecteur. Une toile, ce n’est pas un disque ou un livre, la fortune d’un artiste peintre ne se calcule pas sur le plus grand nombre de ventes. C’est même tout l’inverse et c’est là-dessus que repose tout le système. Une toile vaut cher parce que les autres valent moins, ou rien du tout. Si le jeu est libre, s’il y a concurrence entre critiques, écoles, galeries, à la limite, tout va bien. Mais si une fondation se retrouve en situation de monopole, ou presque, vous comprenez ?

— Pas vraiment…

Guillotin ne dissimule pas un tic agacé.

— Eh bien, dans ce cas de monopole, plus cette fondation découvre de nouveaux talents, en d’autres termes, plus elle renouvelle l’art, le « pro » de « prospection » si vous voulez, et plus elle saborde la valeur marchande de ses autres toiles, le « pro » de « protection »… Vous saisissez ?

— Pour être honnête, plus ou moins…

Bénavides se gratte la tête.

— Je vais vous poser une question plus concrète, si un tableau de Monet s’était perdu dans la nature, la fondation Robinson aurait-elle les moyens de le retrouver ?

La réponse claque :

— Sans aucun doute. Davantage que n’importe qui d’autre ! Et sans doute par n’importe quel moyen.

— Bien, continue Bénavides, qui a définitivement adopté cet air de Droopy que le conservateur semble apprécier, j’ai une dernière question. Elle va peut-être vous surprendre… Existe-t-il des toiles inconnues de Monet ? Je ne sais pas, des toiles particulièrement rares, ou des toiles scandaleuses, quoi que ce soit qui pourrait se rapporter à une affaire de sang ?

Achille Guillotin arbore un sourire sadique, comme s’il s’attendait à cette ultime question. L’apothéose de la conversation.

— Venez, susurre-t-il sur un ton de conspirateur.

Il l’emmène près du mur opposé, en direction d’une toile torturée où quatre hommes nus, visiblement des esclaves romains, tentent de dompter un cheval fou.

— Observez ces corps peints par Géricault, oui, le fameux Théodore Géricault. Le plus grand peintre né à Rouen ! Observez les corps. Le mouvement. Les peintres entretiennent un rapport étrange avec la mort, inspecteur. On sait que pour composer avec réalisme son Radeau de la Méduse Théodore Géricault récupérait dans les hôpitaux des bras et des pieds amputés, des têtes décapitées. Son atelier puait le cadavre ! À la fin de sa vie, pour soigner sa propre folie, il peindra à la Salpêtrière dix portraits de fous, les dix monomanes qui représentent tous les tourments de l’âme humaine…

Sylvio craint que le conservateur ne s’égare dans une nouvelle digression.

— Mais Monet n’était pas fou… Il ne peignait pas les cadavres !

La face cachée d’Achille Guillotin semble se dévoiler. Ses rares cheveux se dressent sur son crâne lunaire, telles des cornes sataniques atrophiées.

Le onzième monomane ?

— Venez voir, inspecteur.

Guillotin dévale les escaliers, les deux étages, se rue dans la boutique du musée, attrape un énorme livre et déchire le plastique transparent entre ses dents.

Il tourne les pages, comme habité.

— Monet n’a pas peint la mort ! Monet ne peignait pas les cadavres, seulement la nature ! Ah, ah… Regardez, inspecteur. Regardez !

Bénavides ne peut réfréner un mouvement de recul.

Un spectre. Pleine page.

Le tableau représente un portrait de femme. Yeux clos. Comme enveloppée d’un suaire de glace, d’un tourbillon de coups de pinceaux gelés, comme prisonnière d’une toile d’araignée blanche qui dévore le visage pâle du modèle.

La mort…

— Je vous présente Camille Monet, explique la voix froide de Guillotin. Sa première femme. Son plus joli modèle. La demoiselle à l’ombrelle dans les coquelicots, la compagne radieuse des dimanches à la campagne. Morte à trente-deux ans ! Monet a peint ce tableau maudit au chevet du lit de mort de sa femme ; il s’en voudra toute son existence de ne pas avoir pu résister à la tentation de fixer sur la toile les couleurs de la vie qui s’envole, d’avoir traité son amour à l’agonie comme un vulgaire objet d’étude. Comme Géricault et sa fascination pour les corps écartelés. Comme si le peintre avait pris possession de l’amant désespéré. Monet, devant le frais cadavre de sa femme, raconta qu’il avait été victime d’une sorte de peinture automatique, comme sous hypnose. Qu’en pensez-vous, inspecteur ?

Jamais Sylvio Bénavides n’a ressenti une telle émotion devant un tableau.

— Il… il existe d’autres œuvres de ce type ? Des toiles de Monet, je veux dire…

La face ronde d’Achille Guillotin rougit encore, comme si un diable assoupi se réveillait en lui.

— Qu’y a-t-il de plus fascinant que de peindre la mort de sa femme, inspecteur ? Y avez-vous pensé ? Rien, bien entendu…