— Je suis crevé, je fais une pause.
Il regarde Fanette, occupée à peindre.
— Tiens, Vincent, Fanette, ça tombe bien, j’ai une devinette à propos des nénuphars. Vous savez, il paraît que les nénuphars doublent de surface chaque jour. Donc, vous m’écoutez, si on dit, par exemple, que les nénuphars mettent cent jours pour recouvrir tout un étang, combien de jours mettront les mêmes nénuphars pour recouvrir la moitié de l’étang ?
— Ben, cinquante, répond aussitôt Vincent. Elle est con, ta devinette…
— Et toi, Fanette, tu dirais quoi ?
Je m’en fous, Camille, si tu savais comme je m’en fous.
— J’en sais rien. Cinquante. Pareil que Vincent…
Camille triomphe.
Si un jour il devient prof, je suis sûre qu’il sera le plus chiant du monde.
— J’étais certain que vous alliez tomber dans le piège ! La réponse, c’est pas cinquante, bien entendu, c’est quatre-vingt-dix-neuf…
— Pourquoi ? demande Vincent.
— Cherche pas, glisse Camille d’un ton méprisant. Fanette, tu as compris, toi ?
Merde !
— Je peins…
Camille sautille d’une jambe à l’autre sur le pont japonais. De grosses taches de sueur inondent sa chemise sous ses bras.
— OK, OK. J’ai compris, tu peins. Juste une dernière devinette, une autre, et après je te laisse tranquille. Est-ce que vous savez quel est le nom latin des nymphéas ?
Lourd ! Lourd ! Lourd !
— Aucune idée ?
Ni Vincent ni Fanette ne répondent. Ça ne dérange pas Camille, bien au contraire. Il arrache une feuille de glycine et la jette dans l’étang.
— Ben, c’est nymphéa, banane. Mais avant, ça venait du grec, numphaia. Le nom français, c’est nénuphar. Et le nom anglais de nénuphar, vous le connaissez, le nom anglais ?
Ça ne s’arrête jamais ?
Camille n’attend même pas une réponse. Il fait mine de se pendre à la branche de glycine la plus proche, mais un craquement l’en dissuade.
— Waterlily ! déclame-t-il.
En plus, il est content de son coup. Il m’énerve, qu’est-ce qu’il m’énerve, celui-là aussi, même s’il faut bien reconnaître que waterlily, c’est très joli comme nom, beaucoup plus que nénuphar… Mais je préfère nymphéa !
Camille se penche vers la toile de Fanette. Il sent la transpiration.
— Qu’est-ce que tu fais, Fanette ? Tu copies les « Nymphéas » de Monet ?
— Non !
— Ben si ! Je vois bien.
Camille, il ramène toujours sa science, mais son problème, c’est qu’il sait tout mais qu’il ne comprend rien.
— Mais non, idiot, non ! C’est pas parce que je peins la même chose que Monet que je fais la même chose…
Camille hausse les épaules.
— Monet en a peint plein. Tu en feras forcément un qui ressemble ! Même un tondo. Tu sais ce que c’est qu’un tondo ?
Il va prendre mon pinceau dans la figure. Y a que comme ça qu’il va comprendre à quel point il est lourd. En plus, il fait toujours les questions et les réponses.
— Un tondo, c’est une toile ronde, comme celle exposée au…
Poooouuuuu…
— Vous venez, les garçons ? crie soudain la voix de Mary, qui semble avoir séché.
Camille soupire. Vincent rit.
— Je crois que je vais la pousser dans l’étang. Tu pourras peindre, ça, hein, Fanette ? Ce sera original ! Mary in the Waterlilies.
Il rit tout en poussant doucement Camille hors du pont.
— Bon, on va te laisser travailler, Fanette, fait Vincent. Allez, viens, Camille.
Parfois, Vincent me comprend. Parfois non et parfois oui. Comme tout de suite…
Fanette est seule, enfin. Elle scrute avec attention le reflet des saules dans l’étang tronqué par les feuilles de nénuphar. Elle se souvient de ce que lui a appris James ces derniers jours. Les lignes de fuite !
Si j’ai bien retenu, toute l’originalité des « Nymphéas » de Claude Monet, c’est que la composition des tableaux repose sur deux lignes de fuite qui s’opposent. Il y a la ligne de fuite des feuilles et des fleurs de nénuphar, qui correspond, en gros à la surface de l’eau. James a appelé ça la ligne horizontale. Si ça lui fait plaisir… Mais il y a aussi celle des reflets dans l’eau : les fleurs de glycine sur les berges, les branches de saule, la lumière du soleil, les ombres des nuages. En gros, d’après James, des lignes verticales, à l’envers, comme dans un miroir. C’est cela, m’a expliqué James, le secret des « Nymphéas ». Oui, bon, d’accord, c’est pas sorcier, comme secret. Il n’y a pas besoin de s’appeler James ou Claude Monet pour l’avoir trouvé… Il n’y a qu’à regarder l’étang. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure, ces deux lignes qui se fuient. Enfin, qui se fuient… C’est un bien grand mot. Tout ça, quand même, l’étang et les feuilles collées dessus, ça reste carrément immobile. Ça ne bouge pas, je veux dire. Il n’y a pas de mouvement, rien du tout. Une illusion de mouvement, à la limite, je veux bien.
C’est nul ! Maintenant, que je suis seule, j’ai presque envie de rejoindre les autres, de courir avec eux autour du bassin. Mais non ! Je dois être égoïste, a dit James. Penser à mon talent, au concours Robinson. Je les rejoindrai tout à l’heure.
Fanette se penche sur sa palette et mélange avec précaution ses couleurs.
Soudain tout s’arrête. Le noir ! Il n’y a plus que le noir.
Fanette va hurler lorsqu’elle reconnaît Paul à son odeur d’herbe coupée.
— Coucou !
— Paul ! Tu étais ou ?
— On s’est fait six parties d’épervier dans le jardin, maintenant c’est bon. J’ai donné !
Il se penche vers le tableau.
— Waouh, Fanette, c’est magnifique ce que tu peins !
— J’espère. C’est pour le concours de la fondation Robinson. Je crois bien que je vais être la seule à rendre quelque chose à la maîtresse.
— Tu m’étonnes… Tu vas gagner ! C’est certain, tu vas gagner. C’est trop fort, ta façon de peindre.
— Tu parles ! Enfin, j’ai mon idée. C’est James qui me l’a soufflée.
— Ton fameux peintre américain ?
— Oui, je vais le retrouver juste après l’école, il doit encore faire la sieste dans le champ de blé depuis hier. Je vais lui montrer ma toile. Avec ses conseils, j’ai peut-être une chance… C’est vrai qu’il fatigue vite, il dort plus qu’il ne peint. Mais bon…
— C’est drôle. Ça ne ressemble pas aux « Nymphéas », ta toile…
Fanette embrasse Paul sur la joue.
Paul, lui, je l’adoooore !!!
— T’es génial ! C’est exactement ce que je voulais. Je t’explique en deux mots mon idée. Quand tu regardes un « Nymphéas » de Monet, tu as l’impression, comment dire, de t’enfoncer, d’entrer dans le tableau, de le traverser, je ne sais pas, comme dans un puits ou comme dans du sable, tu vois ? C’est ce que voulait Monet, de l’eau qui dort, l’impression de voir défiler toute une vie… Moi je veux faire l’inverse, je veux que devant mes « Nymphéas » on ait l’impression de flotter sur l’eau, tu comprends, de pouvoir sauter dessus, de rebondir, de s’envoler. De l’eau vive ! Je veux peindre mes « Nymphéas » comme Monet les aurait peints s’il avait eu onze ans. Des « Nymphéas » en arc-en-ciel !
Paul la contemple avec une infinie tendresse.