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— Je ne comprends pas tout ce que tu me dis, Fanette.

— Ce n’est pas grave, Paul. Ce n’est pas sérieux, tout ça. Tiens, tu sais ce que Monet faisait des grandes peintures de « Nymphéas » qui ne lui plaisaient pas ?

— Non.

— Il les donnait aux enfants de sa maison rose ! Quand ils avaient notre âge. Les toiles rejetées servaient à fabriquer des canoës ! Si ça se trouve, au fond de l’Epte et de la Seine, dans la vase, il y a encore des toiles de « Nymphéas » ! Tu y crois à ça ?

— Je te crois, Fanette…

Paul marque un silence.

— Mais si, c’est sérieux. Je me rends bien compte que tu es d’une autre planète que nous, qu’un jour tu vas partir, loin. Que tu deviendras célèbre, et tout, et tout. Mais, tu vois, ce qui est génial, c’est que toute ma vie je pourrai raconter que je t’ai connue, là, sur ce pont japonais. Et même…

— Et même…

— Et même que je t’ai embrassée…

Il est nul, Paul. Trop nul. Quand il dit des trucs comme ça, il me fait trembler de partout.

Les nénuphars dérivent lentement sur l’étang. Fanette frissonne et ferme les yeux. Paul pose doucement ses lèvres sur celles de la fillette.

— Et même, murmure Fanette, que tu pourras raconter que je t’avais promis qu’on vivrait ensemble, qu’on se marierait, dans une grande maison avec des enfants. Et même que c’est ce qui va se passer…

— Tu es…

Les glycines s’agitent.

Vincent surgit entre les lianes tordues avec la sauvagerie d’un fauve sortant d’une jungle. Il fixe Paul et Fanette avec une étrange insistance, un inquiétant regard vide, comme s’il les espionnait depuis longtemps.

Il me fait peur. Vincent me fait de plus en plus peur.

— Vous faites quoi ? demande la voix blanche de Vincent.

- 43 -

Tout en continuant de surfer sur le site Au Bon Coin à la recherche d’un hypothétique escabeau de bois de cinq marches à rénover pour y poser ses plantes vertes, l’agent Liliane Lelièvre glisse un œil vers sa montre, une Longines élégante argentée : 18 h 45. Encore un quart d’heure et elle va pouvoir fermer l’accueil du commissariat de Vernon. Ça ne se bouscule pas, en ce moment, le soir.

Elle ne reconnaît pas tout de suite la silhouette qui monte avec lenteur les marches du commissariat. Par contre, dès que le vieil homme entre, tourne son visage vers le sien, la salue, un feu d’artifice de souvenirs lui explose à la figure.

— Bonjour, Liliane !

— Commissaire Laurentin !

Mon Dieu ! Des années qu’elle ne l’avait pas croisé. Le commissaire Laurentin a pris sa retraite il y a quoi, près de vingt ans ? Au début des années 1990, juste après la résolution du vol des tableaux de Monet au musée Marmottan. À l’époque, Laurentin, tout en dirigeant le commissariat de Vernon, était reconnu comme l’un des meilleurs spécialistes sur les questions de trafic d’art. L’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels faisait systématiquement appel à lui. Avant cela, Liliane et lui avaient travaillé plus de quinze ans ensemble…

Le commissaire Laurentin. Un monument. Toute l’histoire de la police du pays de Vernon à lui tout seul !

— Ça alors, commissaire ! Quel plaisir de vous revoir !

Liliane est sincère. Laurentin était un enquêteur brillant, sensible, attentif. Une personnalité comme il n’en existe plus. Ils discutent un long moment. Liliane ne peut résister à la curiosité qui la taraude :

— Qu’est-ce qui vous amène ici, après tout ce temps ?

Le commissaire Laurentin met son doigt sur sa bouche.

— Chut… Je suis en mission spéciale. Vous m’attendez, Liliane, j’en ai pour quelques minutes, je reviens.

Laurentin s’enfonce dans les couloirs qui lui sont si familiers. Liliane n’ose pas insister. Un type qui a dirigé la maison pendant trente-six ans !

L’ancien policier se fait la réflexion que la peinture du mur du couloir est toujours aussi écaillée. Rien ne change ! Bureau 33. L’ex-commissaire sort une clé de sa poche. Ouvrira ? Ouvrira pas ? Vingt ans que cette clé n’est pas entrée dans la serrure de ce bureau…

Sésame…

Elle s’ouvre ! Ils n’ont donc pas changé la serrure du bureau depuis… 1989. Après tout, raisonne Laurentin, cela semble logique. Pourquoi changer la clé de la porte du bureau d’un commissariat ? Tout en poussant la porte, il se dit que son dernier successeur doit être un jeune loup de la police judiciaire, féru d’informatique et de technologies de pointe, toutes ces avancées techniques dont les séries policières à la télévision sont truffées et auxquelles il ne comprend rien depuis longtemps.

Il s’arrête brusquement au bord du bureau et détaille la décoration. Les murs sont couverts de tableaux impressionnistes ! Pissarro. Gauguin. Renoir. Sisley. Toulouse-Lautrec. Il sourit pour lui-même. Finalement, son successeur, s’il le rencontrait, pourrait peut-être le surprendre. Il a bon goût !

Le bureau est plus conforme à ce qu’il attendait : il est encombré d’un ordinateur, d’une imprimante, d’un scanner. Le commissaire en retraite traîne dans la pièce. Il hésite, déçu par sa visite. Il se rend compte qu’en 2010 le bureau d’un flic qui fait bien son travail, c’est un bureau vide ! Tout tient dans le disque dur d’un ordinateur. Il ne va pas entrer par effraction sur le poste de travail personnel de son successeur, qui est d’ailleurs sûrement protégé par des tas de mots de passe. Et puis, il n’y connaît strictement rien en informatique. Ce serait ridicule d’insister. Il n’a pas eu l’occasion de suivre les dernières avancées de la police de l’art. C’est devenu une affaire de scientifiques. On lui a dit que désormais l’OCBC travaille à partir d’une gigantesque base de données internationales, le « Thésaurus de recherche électronique et d’imagerie en matière artistique ». La base TREIMA recense plus de soixante mille œuvres disparues, partagées avec l’Art Crime Team américain ou l’Art and Antiques Intelligence Focus Desk de la police métropolitaine de Londres.

Laurentin soupire.

Autre époque, autres méthodes…

Il sort du bureau et retourne voir Liliane à l’accueil.

— Liliane, les archives sont toujours en bas ? Porte rouge ?

— Exactement comme il y a vingt ans, commissaire ! Aux archives au moins, rien n’a changé !

Une fois encore, sa vieille clé lui permet d’entrer. À croire que n’importe qui pourrait entrer ici. Enfin non, il n’est pas n’importe qui… Un flic, seulement un flic. C’est sans doute pour cela que Patricia Morval a fait appel à lui. Pas si folle, la veuve.

Liliane avait raison, rien n’a changé, les dossiers sont toujours classés par ordre alphabétique. Les générations se succèdent mais il y aura toujours des flics maniaques pour bien ranger les boîtes à archives à la bonne lettre sur la bonne étagère, même à l’époque des disques durs et des clés USB.

M… comme Morval.

Le gros dossier rouge est là. Pas très épais.

Laurentin hésite une nouvelle fois. Il sait qu’il n’a aucun droit de violer un tel secret d’enquête, sans mandat, sans autorisation, sans aucune raison, à part sa curiosité personnelle. Pourquoi ouvrirait-il ce dossier ? Des picotements d’excitation qu’il n’avait pas ressentis depuis des années lui hérissent la peau. Pourquoi est-il venu jusqu’ici, si ce n’est pour l’ouvrir ? Il prend soin de refermer la porte derrière lui, de laisser la clé engagée dans le barillet, puis pose la boîte à archives sur la table. Il l’ouvre et inspecte les pièces du dossier lentement, en prenant bien soin de les remettre ensuite à leur place exacte.