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Ses yeux se posent successivement sur différentes photographies d’un cadavre, Jérôme Morval, le long d’un ruisseau. Les pièces à conviction défilent entre ses doigts : d’autres photographies de la scène de crime, celle d’une empreinte de semelle, en plâtre ; des analyses scientifiques d’empreintes digitales, de sang, de boue. Il passe un peu plus rapidement, pour s’arrêter sur de nouveaux clichés : cinq photographies de couples, du plus platonique ou plus scabreux. Seul point commun entre tous, le mort, Jérôme Morval, est présent sur toutes les photos.

Le commissaire Laurentin relève la tête, aux aguets, cherchant à percevoir à travers la porte rouge le moindre bruit de pas dans l’escalier. Rien, tout est calme. Il détaille maintenant des liasses de papiers : une liste d’enfants de l’école de Giverny ; la biographie plus ou moins fouillée d’individus liés à l’affaire, Jérôme et Patricia Morval, Jacques et Stéphanie Dupain, Amadou Kandy, d’autres commerçants de Giverny, quelques voisins, des critiques d’art, des collectionneurs ; des notes manuscrites, nombreuses, pratiquement toutes signées de l’inspecteur Sylvio Bénavides.

Presque tous les documents sont retournés sur la table, maintenant. Le picotement qui électrise l’épiderme de Laurentin devient plus intense encore. Il ne lui reste plus qu’une pièce à examiner : un compte rendu jauni de la gendarmerie de Pacy-sur-Eure, celui d’un accident : un enfant noyé, en 1937 ; un certain Albert Rosalba. Les mains du commissaire Laurentin tremblent. Il demeure longtemps dans la pièce sombre, cherchant à comprendre, à n’oublier aucun détail, à se construire une opinion, sans a priori. Il serait plus simple de tout emporter ou de faire des photocopies.

C’est impensable.

Ce n’est pas très grave. Il se rend compte non sans fierté qu’il a encore une bonne mémoire.

Il ne remonte à l’accueil que plus d’une demi-heure plus tard. Brave Liliane, elle l’a attendu !

— Vous avez trouvé ce que vous cherchiez, commissaire ?

— Oui, oui. Merci, Liliane.

Le commissaire Laurentin observe avec tendresse Liliane. Il se souvient du jour où elle a été nommée au commissariat de Vernon, il y a plus de trente ans maintenant, il l’avait accueillie dans son bureau, le « 33 ». Elle n’avait pas vingt-cinq ans. Elle avait déjà cette sorte d’élégance assez rare chez les fliquettes.

— Il est comment, Liliane, le nouveau patron ?

— Pas mal. Moins bien que vous…

L’élégance…

— Liliane, je peux vous demander un service ? Je n’y connais rien en informatique. Vous êtes sans doute plus calée que moi, maintenant.

— Je ne sais pas. De quoi s’agit-il ?

— D’une sorte… de contre-enquête, je dirais. Liliane, je suppose que vous vous y connaissez en Internet…

Liliane sourit avec assurance. Le commissaire continue :

— Pas moi. J’ai pris ma retraite trop tôt. Et je n’ai ni enfants ni petits-enfants pour me tenir à la page. Il faudrait que je consulte un site, attendez, j’ai noté cela quelque part…

Le commissaire Laurentin fouille ses poches, en sort un Post-it jaune griffonné d’une écriture maladroite.

— Voilà. Un site qui s’appellerait Copains d’avant. Je cherche une photo de Giverny. Une photo de classe. 1936-1937.

- 44 -

— James ! James !

Fanette court près du lavoir et traverse le champ de blé où James peint, tous les jours. Elle porte, enveloppé dans un grand papier marron, le tableau qu’elle vient d’ébaucher sur le pont japonais de l’étang aux Nymphéas.

— James !

Fanette ne distingue personne dans le champ, pas même un chevalet, pas même un chapeau de paille. Aucune trace de James. Fanette voudrait faire la surprise au peintre américain, lui montrer ses « Nymphéas » en arc-en-ciel, écouter ses conseils, lui expliquer sa façon de peindre les lignes de fuite. Elle hésite. Elle regarde autour d’elle, cherche un instant, puis dissimule son tableau derrière le lavoir, dans un petit espace qu’elle a repéré sous le ciment.

Ni vu ni connu.

Elle se relève, des gouttes de sueur perlent dans son cou. Elle a couru pour venir, pour rejoindre au plus vite ce gros fainéant de James. Fanette franchit à nouveau le pont.

— James ! James !

Neptune, qui dormait à l’ombre du cerisier dans la cour du moulin de la sorcière, l’a entendue. Il franchit le porche et trottine vers elle.

— Neptune, tu as vu James ?

Neptune n’en a rien à faire, il s’en va renifler dans les fougères d’à côté.

Il m’énerve, des fois, ce chien.

— James !

Fanette tente de se repérer au soleil, James suit toujours le soleil, comme un gros lézard, moins pour la luminosité du paysage que pour le confort de sa sieste.

Si ça se trouve ce vieux fainéant est endormi dans le champ.

— James, réveille-toi, c’est Fanette. J’ai une surprise.

Elle marche, elle marche encore. Le blé la fouette jusqu’à la taille.

Mon Dieu !

Ses jambes s’effondrent sous elle.

Le blé est rouge devant elle ! Pas seulement rouge. Vert, bleu, orange. Les épis colorés sont couchés, comme si on s’était battu ici, comme si on y avait renversé une palette de peinture et éventré des tubes.

Qu’a-t-il pu se passer ?

Il faut que je réfléchisse. Je me doute que les habitants du village napprécient pas trop les peintres vagabonds, mais de là à se battre avec James… Un vieil artiste inoffensif.

Un immense frisson transperce Fanette. Elle s’arrête, tétanisée. Devant elle s’ouvre un chemin de blé couché, d’épis rougis, comme une piste sanglante. Comme si quelqu’un s’était traîné dans le champ.

James.

Les pensées de Fanette s’affolent.

James a été victime d’un accident, il est blessé, il attend mon aide, quelque part dans la prairie.

Le chemin de blé courbé s’arrête brusquement, en plein champ. Fanette continue de progresser au hasard, écarte les épis, crie, trépigne. La prairie est immense.

— Neptune. Aide-moi, aide-moi à chercher…

Le berger allemand hésite, comme s’il se demandait ce qu’on attend de lui. Puis, soudain, il court à travers la plaine. Il trace une droite. Fanette tente de le suivre, ce n’est pas facile, les épis lui cinglent les bras, les cuisses.

— Attends-moi, Neptune !

Le chien attend, sagement, cent mètres plus loin, presque au milieu du champ. Fanette s’avance.

Son cœur cesse soudain de battre.

Derrière le berger allemand, le blé est couché, un mètre sur deux, juste la place pour un corps allongé.

Un cercueil de paille. C’est cette image qui me vient en premier.

James est là. Il ne dort pas.

Il est mort ! Une entaille ensanglantée s’ouvre entre sa poitrine et sa gorge. Fanette tombe sur ses genoux. Une atroce remontée de bile inonde son palais. Elle s’essuie avec maladresse à l’aide d’un morceau de chemise.

James est mort. Quelqu’un l’a tué !

Des mouches bourdonnent sur la plaie ouverte. Elles font un bruit d’épouvante. Fanette voudrait hurler mais elle n’y parvient pas. La bile acide lui brûle la gorge, elle vomit un liquide visqueux sur son pantalon et ses chaussures. Elle n’a pas le courage de les frotter. Elle n’a plus aucun courage. Ses mains se tordent. Un essaim de mouches lèchent ses pieds. Il lui faut de l’aide. Elle se lève, court comme une folle. Le blé mord ses chevilles et ses genoux. Son ventre la torture. Elle tousse, crache, un filet de bave lui éclabousse la joue, elle court encore, l’essuie d’un revers de main. Elle passe le ruisseau, le moulin, le pont, le chemin du Roy, sans ralentir. Une voiture pile juste devant elle.