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Je tourne à nouveau la tête vers la rivière.

Le cadavre de Morval a presque disparu, avalé par le sac plastique ; on dirait un anaconda repu ; seul un morceau de tête dépasse encore entre deux mâchoires crantées d’une fermeture éclair pas complètement tirée. Les trois flics sur la berge semblent souffler. D’en haut, on dirait qu’ils n’attendent qu’un geste de leur patron pour sortir une cigarette.

- DEUXIÈME JOUR -

14 mai 2010

(Moulin des Chennevières)

Tutoiement

- 4 -

Ils m’emmerdent, à l’hôpital, avec tous ces papiers. J’entasse comme je peux sur la table de la salle des imprimés de différentes couleurs. Des ordonnances, des certificats d’assurance-maladie, de mariage, de domicile, d’examens. Je glisse tout ça dans des enveloppes de papier kraft. Certaines pour l’hôpital. Pas toutes. J’irai peser et envoyer l’ensemble à la poste de Vernon. Je range les papiers inutiles dans une chemise blanche. Je n’ai pas tout rempli, je n’ai pas tout compris, je demanderai aux infirmières. Elles me connaissent maintenant. J’ai passé l’après-midi d’hier et une bonne partie de la soirée là-bas.

Chambre 126, à jouer la presque veuve qui s’inquiète pour son mari qui va partir ; à écouter les propos rassurants des médecins, des infirmières. Leurs mensonges.

Il est foutu, mon mari ! J’en suis consciente. S’ils savaient ce que je peux m’en foutre !

Que ça se termine ! Voilà tout ce que je demande.

Avant de sortir, j’avance jusqu’au miroir en or écaillé, à gauche de la porte d’entrée. Je regarde mon visage fripé, ridé, froid. Mort. J’enfile une large écharpe noire autour de mes cheveux noués. Presque un tchador. Les vieilles ici sont condamnées au voile, personne ne veut les voir. C’est comme ça. Même à Giverny. Surtout à Giverny, le village de la lumière et des couleurs. Les vieilles sont condamnées à l’ombre, au noir, à la nuit. Inutiles. Invisibles. Elles passent. On les oublie.

Ça m’arrange !

Je me retourne une dernière fois avant de descendre l’escalier de mon donjon. C’est le plus souvent ainsi qu’on appelle la tour du moulin des Chennevières, à Giverny. Le donjon. Je vérifie machinalement que rien ne traîne et dans la même pensée je maudis ma stupidité. Plus personne ne pénètre jamais ici. Plus personne ne viendra, jamais, et pourtant, le moindre objet pas à sa place me ronge les sangs. Une sorte de trouble obsessionnel du comportement, comme ils disent dans les reportages. Un toc, qui en plus n’emmerde personne, à part moi.

Dans le coin le plus sombre, un détail m’agace. J’ai l’impression que le tableau est un peu décalé par rapport à la poutre. Je traverse lentement la salle. J’appuie sur le coin en bas à droite du cadre, pour le redresser légèrement.

Mes « Nymphéas ».

En noir.

J’ai accroché le tableau à l’endroit exact où l’on ne peut l’apercevoir d’aucune fenêtre, si tant est que quelqu’un puisse voir par la fenêtre du quatrième étage d’une tourelle normande construite au milieu d’un moulin.

Mon antre…

Le tableau est pendu dans le coin le moins éclairé, dans un angle mort, c’est le cas de le dire. L’obscurité rend plus sinistres encore les taches sombres qui glissent sur l’eau grise.

Les fleurs du deuil.

Les plus tristes qui aient jamais été peintes…

Je descends avec difficulté l’escalier. Je sors. Neptune attendait dans la cour du moulin. Je l’écarte de ma canne avant qu’il ne saute sur ma robe : ce chien n’arrive pas à comprendre que je contrôle de moins en moins mon équilibre. Je passe de longues minutes à fermer les trois lourdes serrures, à glisser mon trousseau de clés dans mon sac, à vérifier une fois encore que chaque serrure est bien bloquée.

Je me retourne, enfin. Dans la cour du moulin, le grand cerisier perd ses dernières fleurs. C’est un cerisier centenaire, à ce qu’il paraît. On dit qu’il aurait connu Monet ! Cela plaît beaucoup, à Giverny, les cerisiers. Le long du parking du musée d’Art américain, qui depuis un an est devenu le musée des Impressionnismes, ils en ont planté toute une série. Des cerisiers japonais, d’après ce que j’ai entendu. Ils sont plus petits, comme des arbres nains. Je trouve cela un peu bizarre, ces nouveaux arbres exotiques, comme s’il n’y en avait pas déjà assez dans le village. Mais que voulez-vous, c’est comme cela. Il paraît que les touristes américains adorent le rose des fleurs de cerisier au printemps. Si on me demandait mon avis, je dirais que la terre du parking et les voitures recouvertes de pétales roses, je trouve que cela fait, disons, un peu trop Barbie. Mais on ne me le demande pas, mon avis.

Je serre les enveloppes contre ma poitrine pour que Neptune ne les abîme pas. Je remonte péniblement la rue du Colombier. Je prends mon temps, je souffle à l’ombre du porche d’une chambre d’hôtes couvert de lierre. L’autocar pour Vernon ne passe que dans deux heures. J’ai le temps, tout mon temps pour jouer les petites souris noires.

Je tourne rue Claude-Monet. Les roses trémières et les iris orangés percent le goudron comme du chiendent, le long des façades de pierre. C’est tout le cachet de Giverny. Je continue à mon rythme d’octogénaire. Comme d’habitude, Neptune est déjà loin devant. Je finis par atteindre l’hôtel Baudy. Les vitres de l’établissement le plus célèbre de Giverny sont occultées par des affiches d’expositions, de galeries ou de festivals. Les carreaux sont d’ailleurs exactement de la taille des affiches. C’est étrange, si on y pense, je me suis toujours demandé si c’était une coïncidence, si on adaptait la dimension de toutes les affiches à celle des vitres de l’hôtel, ou si, au contraire, l’architecte de l’hôtel Baudy était un visionnaire qui dès le dix-neuvième siècle, en dessinant ses fenêtres, avait prévu la taille standard des futurs placards publicitaires.

Mais je suppose qu’une telle énigme ne vous passionne guère… Quelques dizaines de visiteurs sont attablés en face, sur les chaises de fer vertes, sous des parasols orange, à la recherche de la même émotion que la colonie de peintres américains qui débarqua dans cet hôtel, il y a plus d’un siècle. C’est bizarre aussi, quand on y réfléchit. Ces peintres américains, au siècle dernier, venaient ici, dans ce minuscule village de Normandie, rechercher le calme et la concentration. Tout l’inverse du Giverny d’aujourd’hui. Je ne comprends rien, je crois, au Giverny d’aujourd’hui.

Je m’installe à une table libre et je commande un café noir. C’est une nouvelle serveuse qui me l’apporte, une saisonnière. Elle est habillée court et porte un petit gilet genre impressionniste, avec des nymphéas mauves dans le dos.

Porter des nymphéas mauves dans le dos, c’est bizarre aussi, non ?

Moi qui ai vu ce village se transformer depuis tout ce temps, j’ai parfois l’impression que Giverny est devenu un grand parc d’attractions. Un parc d’impressions, plutôt. Ils ont inventé le concept, je crois ! Je reste là à soupirer comme une méchante vieille qui bougonne toute seule et qui ne comprend plus rien à rien. Je détaille autour de moi la foule mélangée. Un couple d’amoureux lit à quatre mains le même Guide vert. Trois gamins de moins de cinq ans se chamaillent dans le gravier et leurs parents doivent penser qu’ils seraient bien mieux au bord d’une piscine que d’un étang à crapauds. Une américaine fanée tente de commander son café liégeois dans un français hollywoodien.

Ils sont là.

Les deux sont attablés, à trois tables de moi. Quinze mètres. Je les reconnais, bien entendu. Je les ai vus de ma fenêtre du moulin, derrière mes rideaux. L’inspecteur qui faisait trempette dans le ru devant le cadavre de Jérôme Morval et son adjoint timide.