Connard !
Fanette traverse la route, elle est dans le village.
— Maman !
Elle remonte la rue du Château-d’Eau. Elle hurle, maintenant :
— Maman !
Fanette pousse violemment la porte qui heurte le portemanteau cloué sur le mur. Elle entre chez elle. Sa mère se tient debout dans la cuisine, derrière le plan de travail, comme toujours. Blouse bleue. Cheveux noués à l’arrière. Elle lâche tout, couteau, légumes, sans réfléchir.
— Ma petite, ma toute petite…
Sa mère ne comprend pas. Elle ouvre les bras, elle tend les mains, instinctivement. Fanette n’en saisit qu’une.
La tire.
— Maman, il faut que tu viennes… Vite !
Sa mère ne bouge pas.
— Je t’en supplie, maman…
— Qu’est-ce qui se passe, Fanette ? Calme-toi, explique-moi.
— Maman… il est… il est…
— Calme-toi, Fanette. De qui parles-tu ?
Fanette tousse, suffoque. Elle sent que les haut-le-cœur reviennent. Elle ne doit pas craquer. Sa mère lui tend un torchon, elle s’essuie, s’effondre en larmes.
— Doucement, Fanette, doucement. Dis-moi ce qui se passe…
Elle lui caresse les mains, pose son épaule contre sa tempe, comme un bébé que l’on veut endormir.
Fanette suffoque, encore, puis parvient à articuler :
— C’est James, maman. James est mort, le peintre. Là-bas, dans le champ !
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Viens. Viens !
Fanette se redresse soudain, tire la main.
— Viens ! Vite !
Écoute-moi, maman, pour une fois, je t’en prie.
Sa mère hésite. La fillette scande son ordre, de plus en plus fort :
— Viens ! Viens !
Elle semble proche de l’hystérie. Quelques rideaux se tirent dans la rue du Château-d’Eau. Les voisines doivent prendre cela pour une crise de la petite. Un caprice ! Sa mère n’a pas le choix.
— Je viens, Fanette, je viens.
Elles franchissent le pont sur le ruisseau. Neptune est sagement retourné dormir sous le cerisier, dans la cour du moulin. Fanette tire sa mère par la main.
Plus vite, maman.
Elles avancent dans la prairie.
— Là-bas !
Fanette marche dans le champ. Elle se souvient du chemin, même sans Neptune, elle reconnaît le blé couché.
Elle progresse encore, elle parvient à l’endroit précis où repose James, elle est certaine que c’est là.
— C’est ici, maman, c’est exactement ici.
La main que tient sa mère tombe, molle. Fanette a l’impression d’être prise de vertige. Ses yeux s’écarquillent, incrédules.
Il n’y a personne devant elles.
Aucun corps.
J’ai dû confondre, me tromper, de quelques mètres…
— C’était ici, maman… Ou juste à côté.
La mère de Fanette regarde étrangement sa fille. Elle continue pourtant de se laisser guider par la main qui la tire. Fanette cherche encore, parcourt longtemps le champ, s’énerve, contre elle, contre tout.
— C’était là, il était là…
Sa mère ne dit rien, elle suit, calmement. Une petite voix sournoise s’insinue dans la tête de Fanette, un minuscule ver dans un fruit.
Elle me prend pour une folle, maman est en train de me prendre pour une folle.
— C’était…
Soudain, sa mère n’avance plus.
— Cela suffit, Fanette !
— Il était là, maman. Il avait une blessure, profonde, entre le cœur et le cou…
— Ton peintre américain ?
— Oui, James.
— Fanette, je ne l’ai jamais vu, ton peintre américain. Personne ne l’a jamais vu.
Jamais vu. Qu’est-ce qu’elle veut dire ? Vincent l’a vu, Paul aussi le connaît… Tout le monde…
— Il faut appeler la police, maman. Il était mort. Quelqu’un l’a tué. Quelqu’un a pris son corps, l’a mis ailleurs.
Ne me regarde pas ainsi, maman. Je ne suis pas folle. Je ne suis pas folle. Crois-moi, tu dois me croire…
— Personne ne va appeler la police, Fanette. Il n’y a pas eu de crime, il n’y a pas de cadavre. Il n’y a pas de peintre. Tu as trop d’imagination, ma petite Fanette. Beaucoup trop.
Qu’est-ce qu’elle raconte ? Qu’est-ce qu’elle veut dire ?
Fanette hurle :
— Non ! Tu n’as pas le droit…
Sa mère se baisse doucement, se place à la hauteur des yeux de sa fille.
— D’accord, Fanette. Je retire ce que j’ai dit. Je veux bien te croire, te faire confiance, une fois de plus. Mais si ton peintre existe, s’il est mort, si on l’a assassiné, quelqu’un s’en apercevra. Quelqu’un le cherchera, le trouvera. Ce quelqu’un préviendra la police…
— Mais…
— Ça ne regarde pas une fille de onze ans, Fanette. La police a mieux à faire en ce moment, crois-moi. Elle a déjà un autre cadavre sur le dos, un vrai cadavre que tout le monde a vu, celui-là, et aucun meurtrier. Et nous avons assez d’ennuis comme ça pour ne pas attirer en plus l’attention sur nous…
Je ne suis pas folle !
— Je ne suis pas folle, maman…
— Bien entendu, Fanette. Personne n’a dit cela. Il est tard, maintenant, il est temps de rentrer.
Fanette pleure. Elle n’a plus aucune force, elle suit la main qui la guide.
Il était là.
James était là. Je ne peux pas tout avoir inventé ! James existe, bien entendu. James existe.
Et ses chevalets ? hurle une voix dans sa tête. Ses quatre chevalets ? Sa belle boîte de peinture ? Ses toiles ? Ses couteaux de peintre ?
Où sont-ils passés ?
On ne disparaît pas ainsi !
Je ne suis pas folle !
La soupe a mauvais goût.
Bien entendu, sa mère a effacé les questions que Fanette avait posées sur l’ardoise et les a remplacées par une liste de courses. Des légumes, toujours. Une éponge. Du lait. Des œufs. Des allumettes…
La maison est sombre.
Fanette monte dans sa chambre.
Ce soir-là, elle ne dort pas. Elle se demande si elle devrait désobéir à sa maman, aller tout de même tout raconter à la police ! Demain.
Je ne suis pas folle… Mais si je vais voir la police, toute seule, maman ne me le pardonnera jamais. La première chose que les flics feront, ce sera de venir tout lui raconter. Maman ne veut pas avoir affaire aux flics. Ça doit être à cause de ses ménages. Si les bourgeois savaient qu’elle a affaire à la police, après ils hésiteraient à l’embaucher. C’est sûrement ça.
Mais je ne peux pas rester non plus sans rien faire ! J’ai du mal à réfléchir, mon pauvre cerveau est en compote.
Je dois chercher. Je dois comprendre ce qui s’est passé. Je dois trouver les preuves, les apporter à maman, à la police, à tout le monde.
Pour cela, il faut que quelqu’un m’aide !
Dès demain, je vais m’y mettre, je vais mener l’enquête. Non, demain, il y a l’école toute la journée, ce sera long, très long d’attendre, enfermée. Mais dès la sortie de l’école, demain après-midi, je vais chercher.
Avec Paul. Je vais tout dire à Paul. Paul comprendra.