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Je ne suis pas folle.

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Laurenç Sérénac décroche avec une pointe d’inquiétude. Il est rare qu’on l’appelle à 1 h 30 du matin, surtout sur son numéro personnel. La voix à l’autre bout du fil ne le rassure pas. Elle chuchote des mots incompréhensibles. Il parvient simplement à comprendre les mots « maternité » et « États-Unis ».

— Qui est à l’appareil, bordel ?

La voix devient à peine plus audible :

— C’est Sylvio, patron. Votre adjoint.

— Sylvio ? Putain, il est une heure du matin… Parle plus fort, nom de Dieu, je comprends un mot sur trois.

L’intensité du timbre augmente un peu :

— Je suis à la maternité. Béatrice dort dans la chambre, j’en profite, je suis sorti dans le hall… Il y a du neuf !

— C’est le grand jour, alors ? Tu voulais que ton patron préféré soit le premier au courant ? Félicite Béatr…

— Mais non, coupe Sylvio. Je ne vous parle pas du bébé, je vous téléphone pour l’enquête, patron. C’est pour l’enquête qu’il y a du nouveau. Pour le bébé et Béatrice, c’est wait and see. On s’est déplacés tout à l’heure en urgence à la maternité de l’hôpital de Vernon. Béatrice pensait avoir des contractions. On a attendu deux heures aux soi-disant urgences. Pour rien ! Juste pour nous entendre dire que l’accouchement n’était pas pour tout de suite, que le bébé était tranquille, peinard, au chaud, que tout allait bien. Au final, Béa a tellement insisté qu’ils ont fini par lui donner une chambre. Tiens, d’ailleurs, patron, Béatrice vous dit bonjour.

— Moi aussi. Tu lui souhaiteras bon courage…

Sérénac bâille.

— Bon, Sylvio, raconte alors, c’est quoi, ton scoop ?

— Au fait, répond Bénavides, comme s’il n’avait rien écouté. Votre journée, les appartements et les jardins de Claude Monet, c’était comment ?

Laurenç Sérénac hésite, cherchant le mot juste :

— Troublant ! Et toi, les Beaux-Arts de Rouen ?

Bénavides hésite à son tour :

— Instructif…

— Et c’est pour ça que tu m’appelles ?

— Non. Pour les Beaux-Arts, j’ai pas mal d’informations nouvelles, mais cela complique encore un peu plus tout ce qu’on savait déjà, il faudra trier…

Un bruit de pas résonne dans l’appareil, rendant inaudible durant quelques secondes la suite des paroles.

— Attendez, patron, ils amènent une gamine sur un brancard, et j’ai l’impression que le brancard est plus grand que la cage de l’ascenseur…

Sérénac patiente un peu, puis s’énerve :

— C’est bon ? Alors, ton info ? Accouche !

— C’est amusant, ça, patron…

Sérénac soupire.

— Ils ont fini, avec leur brancard ?

— Oui, finalement, il passait… à la verticale.

— Je vois que tu t’amuses bien, Sylvio.

— J’essaye de me mettre au diapason, patron.

— C’est bien, c’est bien. Alors, on continue à jouer aux devinettes jusqu’à l’aube ?

— J’ai retrouvé Aline Malétras.

Laurenç Sérénac étouffe un juron.

— Tu parles bien de la bombe à talons ? La maîtresse de Morval, celle qui bosse pour les galeries d’art de Boston ?

— Ouais, celle-là. À cause du décalage horaire, je n’arrivais pas à la joindre dans la journée. Impossible. Mais finalement, j’ai réussi à la coincer il y a un quart d’heure, entre deux cocktails. Il doit être à peu près 20 heures sur la côte est.

— Et alors ? Elle t’a appris quelque chose ?

— Sur le meurtre de Morval, non. Elle semble avoir un alibi en béton, le matin du meurtre elle sortait tout juste d’une boîte dans la banlieue de New York, attendez…

Il lit :

— Le Krazy Baldhead, avec une palanquée de témoins. Faudra vérifier mais…

— On vérifiera, Sylvio, mais c’est vrai que ça n’a pas l’air d’être le genre de poule à rentrer seule à la ferme. Et côté boulot, peinture, galerie et collection, tu vois un lien avec Morval ?

— Plus aucun, d’après ce qu’elle m’a dit. Cela fait près de dix ans qu’elle n’avait plus aucune nouvelle de notre ophtalmologiste.

— T’en penses quoi ?

— Elle était pressée. Elle a coupé court. Elle se souvenait juste qu’il était dingue des tableaux de Claude Monet, et qu’elle trouvait à l’époque cela un peu, comment dire, « commun », c’est un mot comme ça qu’elle a dû employer.

— Et elle bosse toujours pour la fondation Robinson ?

— Oui. D’après elle, elle s’occupe des échanges entre la France et les États-Unis. Expositions, accueil d’artistes des deux côtés de l’Atlantique, échanges de tableaux…

— À quel niveau ?

— Elle était pas loin de laisser sous-entendre qu’elle tutoyait tous les peintres à la mode des deux continents et qu’elle allait directement chercher leurs tableaux sous son bras dans leur atelier, mais si ça se trouve elle se contente dans les vernissages d’offrir du champagne, des boudoirs et son décolleté derrière une nappe blanche…

— Mouais… Il va vraiment falloir qu’on en sache plus sur cette foutue fondation Theodore Robinson…

Il bâille à nouveau.

— Dis donc, Sylvio, sans vouloir t’offenser, elle ne t’a pas appris grand-chose, la belle Aline. Ça valait le coup de m’appeler en pleine nuit pour si peu ?

La voix de Sylvio chuchote à nouveau :

— Il y a autre chose, patron.

— Ah…

Sérénac tend l’oreille sans couper son adjoint.

— D’après Aline Malétras, elle est sortie avec Jérôme Morval une quinzaine de fois, dont celle de la photo, c’était au club Zed, rue des Anglais, à Paris, dans le Ve. C’était il y a dix ans. Aline Malétras avait vingt-deux ans, à l’époque. Elle n’était pas farouche, Morval avait du fric, tout allait bien jusqu’à ce que…

— Parle plus fort, bordel…

— Jusqu’à ce qu’Aline Malétras tombe enceinte !

— Quoi ?

— Comme je vous le dis.

— Et… elle l’a gardé, le petit Morval ?

— Non.

— Comment ça, « non » ?

— Non. Elle s’est fait avorter.

— C’est sûr, ou c’est ce qu’elle t’a raconté ?

— C’est ce qu’elle m’a raconté. Mais à vingt-deux ans elle n’était sans doute pas le genre de femme à rêver d’un destin de fille-mère…

— Morval était au courant ?

— Oui. Il a fait jouer ses relations dans le milieu médical et tout payé, d’après elle.

— Retour au point de départ, alors… On n’est pas plus avancés, question mobile de meurtre.

Un nouveau bruit de piétinement résonne dans le hall de l’hôpital. La sirène d’une ambulance hurle, au loin. Bénavides attend un peu avant de continuer :

— Sauf qu’il aurait eu dix ou onze ans, ce môme.

— Il n’y a pas de môme, elle a avorté…

— Oui, mais si…

— Il n’y a pas de môme, Sylvio.

— Elle a peut-être menti.

— Pourquoi t’avoir raconté qu’elle est tombée enceinte, alors ?

Un long silence. La voix de Bénavides augmente d’un ton :

— Peut-être qu’elle n’a pas été la seule ?

— La seule à quoi ?

— La seule à tomber enceinte de Jérôme Morval !

Un nouveau long silence. Bénavides continue. Il parle plus fort encore.

— Je pense par exemple à la cinquième maîtresse, patron, la gâterie dans le salon de Morval, la fille en blouse bleue qu’on n’a toujours pas pu identifier. Peut-être que si on arrivait à percer le code, ces foutus nombres au dos des photos…