Выбрать главу

Dans le combiné, Sérénac entend des pas se rapprocher, comme si l’infirmière en chef accourait dans le hall pour signifier à l’inspecteur Bénavides que son cirque avait assez duré.

— Putain, tu me troubles, Sylvio, avec tes hypothèses tordues et tes trois colonnes à la con…

Il soupire.

— On va plutôt essayer de dormir un peu. On se lève tôt demain pour aller faire trempette dans la rivière de Giverny. Oublie pas ton épuisette.

- DIXIÈME JOUR -

22 mai 2010

(Moulin des Chennevières)

Sédiment

- 46 -

Jadis, celui qui a construit le moulin, le donjon au milieu surtout, devait déjà avoir cette idée derrière la tête, ce n’est pas possible autrement : pouvoir ainsi surveiller tout le village par la fenêtre du quatrième étage. Appelez-la comme vous voulez, cette tour située juste au-dessus de la cime des arbres : mirador, tour de guet ou conciergerie, mais une chose est certaine : avec le clocher de l’église peut-être, c’est le meilleur point d’observation de Giverny.

Une vue imprenable, croyez-moi, sur tout le village, sur la prairie presque jusqu’à l’île aux Orties, sur le ru jusqu’aux jardins de Monet, et vous vous en doutez, c’est avant tout la meilleure et la plus discrète des loges sur le lieu du crime. Celui de Jérôme Morval, je veux dire.

Regardez, rien qu’à l’instant, dans l’eau du ruisseau, avec leurs pantalons retroussés, ils n’ont pas l’air malins, les flics. Pieds nus. Sans bottes… Ils ont dû être traumatisés. Même l’adjoint, Sylvio Bénavides, patauge dans l’eau. L’inspecteur Sérénac est le seul flic resté sur la rive, il discute avec un type curieux, à lunettes, qui plante des instruments étranges dans la rivière et passe du sable dans des sortes d’entonnoirs qui s’emboîtent les uns dans les autres.

Neptune est là aussi, bien entendu, il n’en rate pas une, vous pensez. Il passe d’une fougère à l’autre, reniflant je ne sais quoi. Ce chien, du moment qu’il y a de l’animation, il est content. En plus, je crois qu’il a pigé maintenant que l’inspecteur Sérénac l’a à la bonne et n’est pas avare de caresses.

Remarquez, je me moque un peu, mais ce n’est pas idiot de la part des flics, comme idée, draguer la rivière… Simplement, ils auraient pu y penser avant. Vous allez en déduire qu’ils ne sont pas rapides, les flics de province, ce genre de critiques faciles… Mais n’oubliez pas que le bel inspecteur qui dirige la manœuvre avait ces derniers jours les pensées embrouillées par autre chose. Si j’osais, je dirais que ce n’est pas la rivière qu’il a choisi de draguer en premier. Mais bon, vous comprenez, quand on n’est qu’une vieille sorcière qui ne parle plus à personne, se raconter des calembours à soi-même, ça n’a pas grand sens. Alors je me contente d’espionner en silence derrière mon rideau.

- 47 -

Trois agents du commissariat de Vernon ratissent le lit du ru. Décimètre carré par décimètre carré. Ils n’y mettent pas une intense conviction. Le maire de Giverny leur a affirmé que la rivière était nettoyée tous les mois par les agents verts de la commune. « C’est la moindre des choses, a-t-il ajouté, ce minuscule ru revendique le titre de première rivière impressionniste de France ! Cela mérite bien quelques égards…»

Le maire n’a pas menti. Les agents pêcheurs ne retirent du fond vaseux que peu de détritus. Quelques papiers gras, des capsules de soda, des os de poulet…

Dire que toute cette merde sera examinée par la police scientifique…

Sylvio Bénavides peine à maintenir ouvertes ses paupières. Il se dit que si ça continue il va s’endormir là, dans l’eau. Il pense que ça arrive vite, ces choses-là. On s’assoupit. Avec un peu de malchance on tombe le crâne sur une pierre, une entaille pas grave, mais qui suffit à vous assommer sur le coup, qui suffit à faire glisser votre tête dans l’eau, sous l’eau, à vous noyer, au bout du compte.

Sylvio a des idées noires, ce matin. Après avoir raccroché hier avec Laurenç Sérénac, il n’a pas pu se rendormir. Les infirmières voulaient qu’il rentre chez lui, mais pas question ! Être flic présente quelques privilèges. Il a passé la nuit à regarder Béatrice dormir et à somnoler sur deux chaises de la salle d’attente, face aux affiches qui dénoncent les méfaits de la cigarette et de l’alcool chez les femmes enceintes. Il a eu le temps de penser et repenser à ses putains de trois colonnes, toujours aussi cloisonnées.

Amantes, « Nymphéas », gosses.

À faire le point sur ces mystères qui s’accumulent, depuis quelques jours. Que penser de ces légendaires « Nymphéas en noir » ? Amadou Kandy devait être au courant, bien entendu. Morval aussi. Et que vient faire dans cette histoire l’accident de ce gamin, Albert Rosalba, en 1937, à cet endroit précis, cette carte postale d’un gamin de onze ans, illustrée d’une reproduction de « Nymphéas » et d’une citation d’Aragon ? Et pourquoi Aragon ? Pourquoi cette citation, « Le crime de rêver je consens qu’on l’instaure », qu’est-ce que cela peut bien signifier ? Pourquoi ces nombres, au dos des photos des maîtresses de Morval ? Il devine pourtant, il le sent, que toutes ces pièces s’emboîtent, qu’il ne faut en négliger aucune, que toutes ont leur importance.

Il observe Sérénac. Il n’est pas facile de déterminer s’il est particulièrement concentré sur les méthodes de datation du sédimentologue, ou s’il se désintéresse de toute cette opération. Le problème, c’est que la technique du puzzle, ce n’est pas vraiment la méthode du patron. Côté sac de nœuds, Sérénac aurait plutôt tendance à ne vouloir tirer que sur un fil de la pelote, fort, très fort. Sylvio a l’impression que ce n’est pas la solution, que cela ne fera qu’emmêler davantage le tout, et que tout ce que risque Sérénac, c’est que le fil lui pète entre les doigts. Il sera bien avancé.

Sylvio note que Louvel vient de désensabler sa troisième bouteille de plastique. Elle n’est pas si nickel que cela, si on la fouille en profondeur, la voie fluviale royale de l’impressionnisme. Le sédimentologue analyse toutes les pièces exhumées avec un systématisme professionnel, histoire de confirmer que si elles n’ont pas connu Claude Monet vivant, elles n’ont pas croisé à l’inverse le cadavre de Jérôme Morval.

Sylvio repense à Sérénac. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé de lui expliquer, à son chef. Il est d’accord, Sérénac, d’accord avec tout, les colonnes, les mystères, l’imbroglio total. Mais ça ne l’empêche pas de s’enfermer dans son intuition : pour lui, tout tourne autour de Stéphanie Dupain. L’institutrice est en danger. Ce danger a un nom : Jacques Dupain. Il ne sort pas de là. Objectivement, s’il examine les faits, Sylvio trouve que l’institutrice a autant le profil d’une suspecte que d’une victime potentielle. Il l’a dit à Sérénac, mais cette tête de mule d’Albigeois a l’air de préférer suivre son instinct que les faits objectifs. Qu’est-ce qu’il y peut ?

Il y a beaucoup pensé cette nuit, Sylvio est comme Béatrice, il l’aime bien, au fond, Sérénac. Paradoxalement, même s’ils sont différents, il apprécie de bosser en binôme avec lui. Une question de complémentarité peut-être. Mais il a comme l’impression que Sérénac ne fera pas long feu au commissariat de Vernon. Ça sent la mutation express ! Les intuitions, dans le Nord, c’est pas trop la méthode. Surtout quand ces intuitions sont moins influencées par ce qui s’agite dans le cerveau d’un flic que par ce qui se passe dans son panta…

— Je crois que j’ai quelque chose !