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C’est l’agent Louvel qui a crié. Aussitôt, tous les flics s’approchent.

Louvel plonge deux mains dans le sable et en ressort un objet rectangulaire, assez plat. Le sédimentologue tend une caisse de plastique pour que le sable s’écoule dedans. Progressivement, on devine ce que le policier tient dans la main. Bientôt, il n’y a plus de doute.

L’agent Louvel a découvert une boîte de peinture en bois.

Sylvio soupire. Encore un coup pour rien, pense-t-il. C’est sans doute un peintre qui l’aura laissée là, pour avoir voulu peindre trop près de la rivière. N’importe qui. En tout cas pas Morval, il collectionnait les tableaux mais il ne peignait pas.

Louvel pose sa trouvaille sur la berge pendant que le sédimentologue verse le sable qui recouvrait la boîte de peinture dans ses tamis et entonnoirs. Le sable file.

— Depuis combien de temps est-elle là ? demande l’agent Maury, qui s’intéresse à ces choses-là.

Le sédimentologue examine un cadran, dans le plus petit des entonnoirs.

— Moins de dix jours, tout au plus. Cette boîte est tombée dans le ru entre hier, au plus tôt, et, disons, le jour de l’assassinat de Morval au plus tard… Je me fie à la pluie qui est tombée le 17 mai. Les alluvions charriées pendant l’averse sont caractéristiques. Elles viennent de l’amont, et il n’a pas plu depuis. Je me donne une marge de cinq jours avant et cinq jours après.

Sylvio se rapproche de la rive. Ça l’intrigue, maintenant, cette découverte. La boîte de peinture est donc ensablée dans le ruisseau depuis dix jours, au plus… La date pourrait correspondre au meurtre. Sérénac lui aussi s’est avancé. Ils sont tous les deux à moins d’un mètre de la boîte en bois.

— Je t’en prie, Sylvio, fait Sérénac. À toi l’honneur… Tu as bien mérité d’être le premier à ouvrir ce trésor, ajoute-t-il en adressant un clin d’œil à son adjoint. Mais on partage le butin en cinq parts égales.

— Comme les pirates ?

— T’as tout compris…

Ludovic Maury se marre derrière eux. L’inspecteur Bénavides ne se fait pas prier et porte la boîte de peinture à quelques centimètres de ses yeux. Le bois est ancien, laqué, curieusement très peu abîmé malgré son séjour dans l’eau. Seules les charnières de fer apparaissent rouillées. Sylvio déchiffre, un peu effacé, ce qui lui semble une marque, Winsor & Newton, inscrite en lettres capitales sous un logo figurant une sorte de dragon ailé. En plus petit, un sous-titre précise The World’s Finest Artists’ Materials. Il n’y connaît rien, mais Bénavides suppose que c’est un bel objet, prestigieux, américain, ancien ; il faudra vérifier.

— Alors, s’impatiente Sérénac, tu l’ouvres, ton coffre ? On veut savoir ce qu’on a trouvé. Pièces d’or, bijoux, carte de l’Eldorado…

Ludovic Maury éclate encore de rire. Ce n’est pas facile de savoir si l’agent apprécie réellement l’humour de son patron ou s’il en rajoute. Sylvio, sans pour autant se presser, fait jouer les charnières rouillées. La boîte s’ouvre, comme si elle était neuve, comme si elle avait servi encore hier. Sylvio s’attend à trouver des pinceaux, des tubes de peinture trempés, une palette, une éponge. Rien de particulier…

Mon Dieu !

L’inspecteur Bénavides a failli en lâcher la boîte dans le ruisseau. Mon Dieu… Tout se bouscule dans sa tête. Et s’il s’était trompé depuis le début, et si c’était Sérénac qui avait raison ?

Il crispe ses doigts sur le bois et crie :

— Nom de Dieu, patron, venez voir ça ! Vite, venez voir ça !

Sérénac approche d’un pas. Maury et Louvel également. La stupeur de l’inspecteur Bénavides les a cueillis par surprise. Sylvio Bénavides tient la boîte ouverte devant leurs yeux. Les policiers fixent les pans de bois avec le recueillement craintif d’orthodoxes devant une icône byzantine.

Tous lisent le même message, gravé au couteau, sur le bois clair de la boîte : Elle est à moi ici, maintenant et pour toujours.

Le texte gravé est suivi de deux entailles qui se croisent. Une croix. Une menace de mort…

— Bordel ! hurle l’inspecteur Sérénac. Quelqu’un a balancé cette boîte dans le ruisseau il y a moins de dix jours ! Peut-être même le jour où Morval a été assassiné !

Il essuie de sa manche la sueur qui perle sur son front, poursuit :

— Sylvio, tu me trouves illico un expert en graphologie et tu me compares ce message gravé sur le bois à l’écriture de tous les cocus du village. Et tu me mets Jacques Dupain en premier sur la liste !

Sérénac regarde sa montre. Il est 11 h 30.

— Et je veux ça avant ce soir !

Il regarde longuement le lavoir, juste en face. Il laisse retomber l’excitation et adresse un sourire sincère aux quatre hommes qui l’entourent.

— Bien joué, les garçons ! On termine vite la fouille de la rivière et on libère les lieux. Je pense qu’on a péché le plus gros poisson qui s’y cachait.

Il lève un pouce vers l’agent Maury.

— C’est une putain d’idée lumineuse que t’as eue là, Ludo. Draguer la rivière. On tient une preuve, les gars. Enfin !

Maury n’en peut plus. Il sourit comme un gosse qui a reçu un bon point. De son côté, Sylvio Bénavides, par habitude, se méfie des enthousiasmes trop précipités. Pour son patron, le « elle » du message « Elle est à moi ici, maintenant et pour toujours » ne peut désigner qu’une femme, et la menace a obligatoirement été rédigée par un mari jaloux… De préférence Jacques Dupain. Mais, pense Sylvio, le « elle » du message pourrait au contraire désigner n’importe quoi, n’importe qui. Pas forcément une femme. « Elle est à moi » pourrait aussi se rapporter à une enfant de onze ans, ou à n’importe quel objet féminin. Une peinture, par exemple.

Les policiers continuent méthodiquement la fouille de la rivière, avec de moins en moins de conviction. Ils ne déterrent plus que de rares détritus. Doucement, le soleil tourne et l’ombre du donjon du moulin des Chennevières recouvre la scène de crime que les policiers commencent à quitter. Avant de partir, Sylvio Bénavides lève plusieurs fois les yeux vers la tour du moulin : il jurerait avoir vu un rideau s’agiter tout en haut, au quatrième étage. L’instant suivant, il a déjà oublié. Il a bien d’autres choses à penser.

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— Claude Monet a-t-il des héritiers ? Vivants, je veux dire ?

La question du commissaire Laurentin surprend Achille Guillotin. Le commissaire en retraite n’y est pas allé par quatre chemins, d’après ce que lui a dit la secrétaire du musée des Beaux-Arts de Rouen. Il a téléphoné au musée et a demandé à parler au meilleur spécialiste de Claude Monet. Bref, autant dire à lui, Achille Guillotin ! La secrétaire l’a joint en catastrophe, sur son portable. Il était en pleine réunion avec le service culturel du conseil général pour l’opération « Normandie impressionniste ». Encore une réunion interminable. Il est presque sorti avec plaisir dans le couloir.

— Claude Monet, des héritiers… Eh bien, commissaire, c’est difficile à dire…

— Comment ça, « difficile » ?

— Eh bien… je vais essayer d’être le plus clair possible : Claude Monet a eu deux enfants avec sa première femme, Camille Doncieux : Jean et Michel. Jean épousera Blanche, la fille de sa seconde femme, Alice Hoschedé. Jean est mort en 1914, Blanche en 1947 ; le couple n’a pas eu d’enfants. Michel Monet est mort en 1966, il était le dernier héritier de Claude Monet. Quelques années plus tôt, dans son testament, Michel Monet avait fait du musée Marmottan, c’est-à-dire l’académie des Beaux-Arts, son légataire universel. Le musée Marmottan, à Paris, abrite encore aujourd’hui la collection « Monet et ses amis », soit plus de cent vingt toiles. La plus importante collection de…