— Plus d’héritiers donc, coupe Laurentin. La descendance de Claude Monet s’est ainsi éteinte en une seule génération.
— Pas tout à fait, précise Guillotin avec une évidente jubilation.
Laurentin tousse dans le combiné.
— Pardon ?
Guillotin laisse planer un court suspense, puis :
— Michel Monet a eu une fille naturelle avec son amante, Gabrielle Bonaventure, une femme ravissante qui exerçait la profession de mannequin. Michel Monet finira par officialiser sa relation et se marier avec Gabrielle Bonaventure, à Paris, en 1931, après la mort de son père.
Le commissaire Laurentin explose dans le téléphone :
— Dans ce cas, c’est donc cette fille naturelle qui est la dernière héritière ! Elle est la petite-fille de Claude Monet…
— Non, répond calmement Guillotin. Non. Curieusement, Michel Monet n’a jamais reconnu sa fille naturelle, même après son mariage. Elle n’a donc jamais touché le moindre centime du fabuleux héritage de son grand-père.
La voix du commissaire Laurentin devient blanche :
— Et comment s’appelait cette fille naturelle ?
Guillotin soupire.
— On trouve son nom dans n’importe quel bouquin sur Monet. Elle s’appelait Henriette. Henriette Bonaventure. D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi j’emploie le passé. Elle doit être toujours vivante, du moins, je crois.
16 H 31. Pile.
Fanette, en sortant de l’école, ne perd pas une seconde. Elle dévale la rue Blanche-Hoschedé-Monet et court tout droit à l’hôtel Baudy ! Elle le sait, c’est là que dormaient les peintres américains du temps de Monet, Robinson, Butler, Stanton Young. Elle connaît l’histoire, la maîtresse leur a raconté. C’est forcément là, aujourd’hui, qu’un peintre américain doit dormir. Elle jette un bref coup d’œil aux tables et chaises vertes à la terrasse en face, de l’autre côté de la rue, puis entre en trombe dans l’hôtel-restaurant.
Les murs sont couverts de peintures, de toiles et de dessins. On se croirait dans un musée ! Fanette se rend compte que c’est la première fois qu’elle entre dans l’hôtel Baudy. Elle aimerait prendre un peu plus de temps pour détailler les signatures prestigieuses dans le coin des affiches, mais un serveur la regarde de derrière son comptoir. Fanette s’approche. C’est un très haut comptoir de chêne clair, Fanette doit se mettre sur la pointe des pieds pour que sa tête dépasse. Elle se hisse devant le type en s’aidant de ses mains. Il a une longue barbe noire, qui ressemble un peu aux portraits de Renoir que peignait Monet.
Il a pas l’air drôle !
Fanette parle vite, s’embrouille, bafouille, mais Renoir semble finir par comprendre que la petite fille recherche un peintre américain, « James », non, elle ne connaît pas son nom de famille. Vieux, une barbe blanche. Quatre chevalets…
Renoir prend un air désolé.
— Non, mademoiselle. Nous ne logeons personne qui ressemble à votre James.
La barbe lui mange la bouche, il n’est pas facile de deviner s’il s’amuse ou s’il est agacé.
— Vous savez, mademoiselle, les Américains, il y a bien longtemps qu’on n’en voit plus autant que du temps de Monet…
Connard ! T’es qu’un connard, Renoir !
Fanette ressort rue Claude-Monet. Paul l’attend dehors, elle lui a tout raconté pendant la récré.
— Alors ?
— Rien, personne !
— Qu’est-ce que tu vas faire ? Essayer les autres hôtels ?
— Je ne sais pas ; je ne connais même pas son nom de famille, de toute façon. En plus, j’ai l’impression que James dormait dehors, le plus souvent.
— On pourrait en parler aux autres. Vincent. Camille. Mary. Si on s’y met à tous, on…
— Non !
Fanette a presque crié. Quelques clients de l’hôtel Baudy, attablés à la terrasse en face, se sont retournés.
— Non, Paul. Vincent, avec ses airs fourbes, je ne peux plus le sentir, depuis quelques jours… Camille, si tu le mets au courant, il va nous citer tous les peintres américains venus à Giverny depuis la préhistoire. Ça va bien nous avancer.
Paul rit.
— Et Mary encore, pire, d’abord elle va pleurer, et juste après elle va tout aller raconter aux flics. Tu veux que ma mère m’arrache les yeux ?
— Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
Fanette contemple le parc devant l’hôtel Baudy, jusqu’au chemin du Roy : les bottes de foin enroulées qui font un peu d’ombre sur la pelouse coupée ras, la prairie qui s’étend derrière, jusqu’à l’embouchure de l’Epte et de la Seine, la fameuse île aux Orties.
Ce sont ces paysages qui faisaient rêver James… Les paysages pour lesquels il avait tout quitté. Son Connecticut, sa femme et ses enfants. Il me l’avait dit.
— Je ne sais pas, Paul. Tu penses que je suis folle, hein ?
— Non…
— Il était mort, je te jure…
— Où, exactement ?
— Dans le champ de blé, après le lavoir, après le moulin de la sorcière.
— On y va…
Ils descendent la rue des Grands-Jardins. La hauteur des murs de pierre des façades des maisons semble avoir été tout juste calculée pour que le maximum d’ombre inonde la ruelle. La fraîcheur ferait presque frissonner Fanette.
Paul tente de rassurer son amie :
— Tu m’as dit que James installait quatre chevalets pour peindre ! Plus tous ses instruments, ses palettes, ses couteaux, sa boîte de peinture. Il y a forcément une trace, il reste forcément une trace là-bas…
Fanette et Paul passent plus d’une heure dans le champ de blé. Ils ont simplement découvert des épis de blé couchés, comme si quelqu’un était mort, là…
Au moins, ce cercueil de paille je ne l’ai pas rêvé…
… ou, a précisé Paul, comme si quelqu’un s’était couché ici quelques minutes. Comment faire la différence ?
Paul et Fanette finissent également par repérer des épis tachés de peinture. Certains sont teintés de rouge, c’est peut-être du sang, ils ne savent pas. Comment faire la différence entre une goutte de sang et une goutte de peinture rouge ? Il y a aussi des morceaux de tubes de peinture, écrasés. Mais ça ne prouve rien, rien du tout. À part que quelqu’un peignait ici, souvent… Mais cela, Fanette le sait déjà.
Je ne suis pas folle.
— Qui d’autre pourrait l’avoir vu, ton peintre ? demande Paul.
— Je ne sais pas, Vincent ?
— Et à part Vincent ? Qui, comme adulte ?
Fanette regarde vers le moulin.
— Je ne sais pas, un voisin… La sorcière du moulin peut-être… Du haut de sa tour, elle doit tout voir !
— On y va !
Donne-moi la main, Paul. Donne-moi la main !
Je ne peux pas les rater. Je les vois s’approcher, les gamins ! Ils passent le pont sur le ruisseau et jettent juste un œil sur les berges. Le lieu même où les flics viennent de ramasser cette boîte de peinture ensablée.
Maintenant, il n’y a plus un seul flic, plus de bande jaune, plus de type à lunettes avec ses entonnoirs. Il n’y a plus que le ru de l’Epte, les peupliers, le champ de blé. Comme si de rien n’était, comme si la nature s’en foutait.
Et ces deux gamins qui ne se doutent de rien, qui approchent. Innocents. S’ils savaient le danger qu’ils courent, les pauvres fous. Approchez, mes enfants, approchez-vous, n’ayez pas peur, osez entrer chez la sorcière… Comme dans les contes pour enfants, comme dans Blanche-Neige. N’ayez pas peur de la sorcière. Approchez, les enfants… Méfiez-vous tout de même, ce n’est pas ma pomme qui est empoisonnée. Ce sont les cerises.