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Question de goût…

Je m’éloigne lentement de ma fenêtre. J’en ai assez vu.

De l’extérieur, personne ne peut me repérer, personne ne peut savoir si je suis là ou non. Si mon moulin est déserté ou habité. Aucune lumière ne me trahit. L’obscurité ne me gêne pas, bien au contraire.

Je me tourne vers mes « Nymphéas » noirs. Maintenant, j’aime de plus en plus les observer ainsi, dans l’obscurité. Avec la pénombre de la pièce, l’eau figurée sur la toile semble presque disparaître, les rares reflets à la surface de l’étang s’estompent, on ne distingue plus que les fleurs jaunes des nénuphars dans la nuit, comme des étoiles perdues dans une galaxie lointaine.

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— Y a personne, je te dis, fait Fanette.

La fillette observe avec attention la cour du moulin. Des pales de bois vermoulu trempent dans l’eau du ruisseau. Sur la margelle du puits de pierre trône un seau rouillé, rongé par la mousse. L’ombre du grand cerisier plane sur presque toute la cour.

Paul insiste :

— On va bien voir…

Il frappe à la lourde porte de bois. À son tour, il s’attarde sur les ombres qui dansent dans la cour de terre, comme si les objets, les murs, les pierres avaient été abandonnés là, au soleil, pour sécher, pour l’éternité.

— Tu as raison, il colle la frousse, ce moulin, dit Paul.

— En fait, non, répond Fanette. En vrai, je crois que j’adorerais habiter plus tard dans un tel endroit. Ça doit être trop bien d’habiter une maison pas comme les autres.

Des fois, Paul, il doit me trouver bizarre.

Paul contourne le moulin et tente de regarder par une fenêtre du premier étage. Il lève les yeux vers le donjon puis se retourne vers Fanette et mime avec maladresse une bouche tordue et des doigts crochus.

— Je suis sûûûûr qu’il y a une sorcière qui habite làààà, Faaanette… elle détessssste la peinture, elle va nous…

— Ne dis pas ça !

Il a les jetons, Paul. Je le vois bien. Il fait son crâneur, mais il a les chocottes !

Soudain, un chien hurle, de l’autre côté du moulin.

— Merde, on se tire.

Paul attrape Fanette par la main mais la fillette éclate de rire.

— Idiot ! C’est Neptune, il dort toujours là, à l’ombre sous le cerisier.

Fanette a raison. Dans les secondes qui suivent, Neptune approche, jappe encore une fois et vient se frotter aux jambes de la fillette. Elle se penche vers le berger allemand.

— Neptune, tu le connaissais bien, toi, James, tu l’as vu, hier, dans le champ. Tu l’as trouvé. Tu l’as senti. Où il est passé, maintenant ?

Toi au moins tu le sais, Neptune, que je ne suis pas folle !

Neptune s’est assis. Il observe un long moment Fanette. Son regard suit un instant un papillon qui passe, puis, avec une sorte de lassitude de lézard sur un mur de pierre, il se traîne jusqu’à l’ombre du cerisier. Fanette le suit des yeux. Elle réalise, stupéfaite, que Paul est grimpé dans l’arbre.

— T’es fou, Paul ! Qu’est-ce que tu fais ?

Pas de réponse. Fanette insiste :

— Elles sont pas mûres, les cerises. T’es dingue !

— Mais non, c’est pas ça ! souffle Paul.

L’instant suivant, le garçon est déjà redescendu. Dans sa main droite brillent deux rubans d’argent.

Des fois, il est idiot, Paul. S’il croit qu’il a besoin de faire son Tarzan pour que je l’aime…

— C’est… explique Paul en reprenant sa respiration. C’est pour éloigner les oiseaux qui tournent autour des fruits trop jolis !

Il saute sur ses deux pieds, soulevant un léger nuage de poussière, puis s’avance, pose un genou au sol et tend ses bras dans une attitude de chevalier médiéval.

— Pour toi, ma princesse, de l’argent pour faire briller tes cheveux, pour toujours te protéger des méchants vautours, quand tu seras partie loin, célèbre, à l’autre bout du monde.

Fanette tente de retenir ses larmes. Impossible ! C’est trop, c’est beaucoup trop pour une petite fille comme elle : la disparition de James, les disputes avec sa mère à propos de la peinture, de son père, de tout, ce concours de la fondation Robinson, ses « Nymphéas », et surtout cet idiot de Paul, et ses drôles d’idées romantiques.

T’es trop con, Paul ! Trop trop con !

Fanette déroule les rubans d’argent au creux de sa main et de l’autre caresse la joue de Paul.

— Relève-toi, idiot.

Mais c’est elle qui se penche, jusqu’à sa bouche, y dépose un baiser.

Long long long. Comme pour toujours.

Elle pleure sans se retenir, maintenant.

— Idiot. Triple idiot. Tu les supporteras toute ta vie dans mes cheveux, ces rubans d’argent. Je t’ai dit qu’on allait se marier !

Paul se relève doucement et prend Fanette dans ses bras.

— Allez, on s’en va. On est fous. Il y a eu un mort, hier. Et puis encore un autre, le type assassiné, il y a quelques jours. On devrait laisser les flics s’en occuper. C’est dangereux, il ne faut pas rester là…

— Et James ? il faut que je…

— Pas ici, il n’est pas ici… il n’y a personne. Fanette, si tu es sûre de toi, je crois qu’il faut en parler à la police ! On ne sait jamais, la mort de James a peut-être un rapport avec l’autre type retrouvé assassiné, tu vois ce que je veux dire, le meurtre dont tout le monde parle dans le village.

La réponse de Fanette est sans appel :

— Non !

Non ! Non ! Ne viens pas mettre le doute dans ma tête, Paul. Non !

— Qui alors, qui te croira, Fanette ? Personne ! James vivait comme un clochard. Personne ne faisait attention à lui.

Ils s’arrêtent un instant devant le chemin du Roy, attendent que la départementale soit dégagée, puis traversent. Quelques rares nuages commencent à s’accrocher à la cime des coteaux de la Seine. Ils remontent sans se presser vers Giverny. Soudain, Paul s’arrête.

— Et la maîtresse ? Pourquoi tu ne parlerais pas à la maîtresse ? Elle aime la peinture. Elle a lancé le concours des peintres en herbe, de la fondation Robinson machin chose. Si ça se trouve, elle l’a croisé, James… En tout cas, elle te comprendra… Elle saura quoi faire…

— Tu crois ?

Plusieurs passants doublent les deux enfants dans la rue. Paul tourne sur lui-même.

— J’en suis certain ! C’est LA bonne idée.

Il se penche vers Fanette comme pour lui faire une confidence.

— Je vais te confier un secret, Fanette. J’ai remarqué que la maîtresse porte elle aussi des rubans d’argent dans les cheveux… Pour tout te dire, je crois que c’est ainsi que les princesses se reconnaissent dans les mes de Giverny.

Fanette lui attrape la main.

Je voudrais que le temps s’arrête là. Que Paul et moi, on ne bouge plus, que ce soit juste le décor qui défile autour de nous, sans cesse, comme au cinéma.

— Tu dois me faire une promesse, Fanette.

Leurs mains se tordent comme des lianes.

— Il faut que tu termines ton tableau, Fanette. Il faut que tu gagnes ce concours Robinson, quoi qu’il arrive ! C’est le plus important.

— Je ne sa…

— C’est ce que James aurait dit, Fanette, tu le sais bien. C’est ce que James aurait voulu…

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