Выбрать главу

Les gamins vont tourner vers la rue du Château-d’Eau, je vais les perdre de vue. Déjà, à travers le rideau tiré, les silhouettes sont un peu floues… Neptune, lui, il s’en fout de tout ça. Il dort sous le cerisier.

Cette pauvre gamine croit pouvoir s’échapper. Vous voulez rire ! Elle croit peindre un chef-d’œuvre, celui qu’elle a caché sous le lavoir, elle croit pouvoir s’envoler au-dessus de l’étang de Monet. Au-dessus de Giverny. Défier l’apesanteur de son seul art, de son petit génie dont on lui rabâche les oreilles.

Des « Nymphéas » en arc-en-ciel ! Pauvre petite Fanette.

Quelle dérision !

Je me retourne vers mes « Nymphéas » noirs. Les corolles jaunes luisent entre les teintes de deuil jetées par le pinceau d’un peintre désespéré.

Quelle vanité !

Une chute libre dans l’étang, voici tout ce qui attend la petite Fanette. Noyée, coincée sous la surface des nénuphars comme sous la couche de glace dans l’eau d’un lac en hiver.

Bientôt, très bientôt maintenant.

Chacun son tour.

- ONZIÈME JOUR -

23 mai 2010

(Moulin des Chennevières)

Acharnement

- 53 -

Pour une fois, je ne suis pas à ma fenêtre en train d’épier. Comme quoi, vous voyez, malgré les apparences, je ne passe pas uniquement mes journées à espionner les alentours. Enfin, pas seulement.

Ce matin d’ailleurs, dehors, le bruit des tronçonneuses était infernal. J’ai appris ça il y a peu de temps. Ils ont décidé, à ce qu’il paraît, de scier quatorze hectares de peupliers. Oui, abattre des peupliers ! Ici, à Giverny ! D’après ce que j’ai compris, ces peupliers ont été plantés au début des années 1980, des petits arbrisseaux de rien du tout à l’époque, sans doute pour rendre le paysage plus impressionniste encore. Sauf que, depuis, des spécialistes, d’autres sûrement, ont expliqué que ces peupliers n’existaient pas du temps de Monet, que le paysage de la prairie qu’admirait le peintre à la fenêtre de sa maison était ouvert, et que plus les peupliers poussent, plus leur ombre recouvre le jardin, l’étang, les nénuphars… Et moins l’arrière-plan des tableaux de Monet devient reconnaissable à l’horizon par les touristes. Donc, c’est apparemment décidé, après avoir planté les peupliers, maintenant, on les coupe ! Pourquoi pas après tout, si ça les amuse. Il y a des Givernois qui gueulent, d’autres qui applaudissent. Moi, je vais vous dire, aujourd’hui, je m’en fous.

J’ai bien d’autres occupations. Ce matin, je range de vieux souvenirs, des trucs qui datent d’avant-guerre, des photos en noir et blanc, ce genre de reliques qui n’intéressent plus que les vieilles comme moi. Vous avez compris, j’ai fini par me décider à vider mon garage pour retrouver ce vieux carton corné, fermé avec une corde de lin. Il était caché sous trois couches de cassettes vidéo, une couche de disques vinyles et dix centimètres de relevés de compte du Crédit agricole. J’ai plié en quatre le napperon sur la table et j’ai étalé les photographies.

Après le moteur des tronçonneuses il y a une heure, ce coup-ci, c’est la sirène qui m’a brusquement ramenée à la réalité, comme la sonnerie d’un réveil disperse vos rêves du matin, vous voyez ce que je veux dire ?

La sirène des flics, qui hurlait le long du chemin du Roy.

L’instant juste avant, j’étais en train de mouiller de mes larmes la seule photographie importante, au fond, une photographie de classe. Giverny. 1936-1937. Je vous l’accorde, ça ne date pas d’hier ! Je détaillais le portrait d’une vingtaine d’élèves qui ont tous les fesses sagement posées sur trois gradins en bois. Les noms des enfants sont inscrits au dos, mais je n’ai pas eu besoin de retourner la photographie.

Sur le banc, Albert Rosalba est assis à côté de moi. Bien entendu.

J’ai longtemps regardé le visage d’Albert. La photographie avait dû être prise un peu après la rentrée, à la Toussaint, ou dans ces semaines-là.

Avant le drame…

C’est à ce moment-là que la sirène des flics m’a vrillé les oreilles.

Je me suis levée, vous vous en doutez. Comme si un gardien de prison, même distrait, ne se précipitait pas à la vigie de son mirador quand sonne l’alerte ! J’ai couru à ma fenêtre, donc. Enfin, j’ai couru, c’est une façon de dire. J’ai attrapé ma canne et péniblement je me suis dirigée vers la vitre, poussant discrètement le rideau à l’aide de mon bâton.

Je n’ai rien raté. Il était impossible de les manquer, les flics ! Toute la cavalerie est de sortie. Trois voitures. Sirènes et gyrophares.

Rien à dire, il fait fort, l’inspecteur Sérénac !

- 54 -

Sylvio Bénavides lève les yeux vers la tour du moulin qui défile à toute vitesse sur sa droite.

— Tiens, glisse Sylvio entre deux bâillements. Je suis passé au moulin, vous savez, patron, vous m’aviez dit de ne négliger aucun témoin, surtout les voisins…

— Et alors ?

— C’est étrange. Le moulin est comme désert. Abandonné, si vous préférez.

— T’en es certain ? Le jardin semble entretenu, la façade aussi. Plusieurs fois, lorsqu’on était sur la scène de crime, à côté du ruisseau, j’ai cru voir du mouvement dans le moulin, surtout en haut, au dernier étage de la tour… Un rideau qui bouge à la fenêtre, quelque chose comme ça.

— Moi aussi, patron, j’ai eu la même impression. Moi aussi. Pourtant, personne ne m’a répondu, et les voisins m’affirment que plus personne n’habite les lieux depuis des mois.

— Bizarre… Tu ne vas pas me refaire le coup d’une omerta villageoise, d’un mensonge complice de tous les habitants, comme pour cette histoire de gosse de onze ans ?

— Non…

Sylvio hésite un instant.

— Pour tout vous dire, les habitants surnomment ce lieu le moulin de la sorcière.

Sérénac sourit en regardant le reflet de la tour disparaître dans son rétroviseur.

— En l’occurrence, ce serait plutôt celui d’un fantôme, non ? Allez, laisse tomber, Sylvio. Pour l’instant, on a d’autres urgences.

Sérénac accélère encore. Les jardins de Monet défilent sur leur gauche en une demi-seconde. Jamais un passager n’aura eu une vue aussi impressionniste du jardin.

— Tiens, ajoute Laurenç. En parlant d’omerta villageoise… sais-tu ce que Stéphanie Dupain m’a raconté hier, à propos de la maison de Monet et des ateliers ?

— Non…

— Qu’en cherchant un peu on y trouverait, à peine cachées, des dizaines de toiles de maîtres. Renoir, Sisley, Pissarro… et bien entendu, des « Nymphéas » inédits de Monet.

— Vous les avez vues ?

— Un pastel de Renoir. Peut-être…

— Elle s’est foutue de vous, patron !

— Bien entendu… Mais pourquoi m’avoir raconté une telle histoire ? Elle a même ajouté que c’était une sorte de secret de Polichinelle, à Giverny…

Sylvio repense fugitivement à l’entretien qu’il a eu avec Achille Guillotin à propos des toiles perdues de Monet. Une toile perdue et qui aurait été retrouvée par un inconnu, pourquoi pas ? Comme ces fameux « Nymphéas » noirs. Mais des dizaines !

— Elle joue avec vous, patron. Elle vous mène en bateau. Je vous l’ai dit depuis le début… Et j’ai l’impression qu’elle n’est pas la seule, dans ce village.

Sérénac ne relève pas et se concentre à nouveau sur la route, sans décélérer. Sylvio penche son visage livide à la fenêtre ouverte. Ses narines tentent d’aspirer des bribes d’air frais.

— Ça va, Sylvio ? s’inquiète Sérénac.

— Limite… j’ai dû m’enfiler une dizaine de cafés cette nuit pour tenir. Ce matin, cela dit, les toubibs ont décidé de garder Béatrice jusqu’au bout.