— Je croyais que tu ne buvais que du thé, sans sucre ?
— Moi aussi, je croyais…
— Qu’est-ce que tu fous ici, alors, si ta femme est à la maternité ?
— Ils m’appellent s’il y a du nouveau… Le gynéco doit passer… Le bébé est toujours au chaud dans son cocon, peinard, ça peut encore durer des jours, d’après eux…
— Et du coup, t’as encore passé ta nuit sur l’affaire ?
— Gagné… Faut bien que je m’occupe, non ? Béatrice, elle, elle a ronflé comme un loir dans sa chambre tout le reste de la nuit.
Sérénac braque en épingle à cheveux en direction des hauteurs de Giverny, rue Blanche-Hoschedé-Monet. Sylvio jette un coup d’œil dans le rétroviseur. Les deux véhicules de police suivent derrière. Maury et Louvel s’accrochent. Sylvio retient in extremis un haut-le-cœur.
— T’en fais pas, continue Sérénac. L’affaire Morval sera pliée dans moins de trente minutes maintenant. Tu pourras installer un lit de camp à l’hôpital ! Jour et nuit. Les experts en graphologie ont été clairs : ce putain de message gravé dans la boîte de peinture, « Elle est à moi ici, maintenant et pour toujours », correspond à l’écriture de Jacques Dupain… Reconnais que j’avais raison, Sylvio. C’était signé !
Sylvio happe par de longues respirations l’air extérieur. La route Hoschedé-Monet serpente en grimpant le long du coteau et Sérénac roule toujours comme un fou. Bénavides se demande s’il va pouvoir tenir toute la montée. Il s’impose une longue apnée puis rentre la tête dans l’habitacle.
— Deux experts sur trois seulement, patron… Et leurs conclusions sont plus que nuancées… D’après eux, il y a certes des similitudes entre les mots gravés dans le bois et l’écriture de Dupain, mais aussi pas mal de critères divergents. J’ai plutôt l’impression que les experts n’y comprennent rien…
Les doigts de Sérénac tapotent le volant avec nervosité.
— Écoute, Sylvio, je sais lire comme toi les rapports. Il y a similitude avec l’écriture de Dupain, c’est l’analyse des experts, non ? Pour le reste, les divergences, je pense tout simplement que graver dans du bois avec une lame, ce n’est pas tout à fait comme signer un chèque. Tout s’enchaîne, Sylvio, ne va pas te compliquer la vie. Dupain est un jaloux fou furieux. Primo, il menace Morval par le message de la carte postale, le texte d’Aragon, l’extrait du poème « Nymphée », « Le crime de rêver je consens qu’on l’instaure » ; deuzio, il réitère ses menaces par le message de la boîte de peinture ; tertio, il bute le rival…
La route Hoschedé-Monet se réduit maintenant à un ruban de deux mètres de bitume qui continue de tourner avant de rejoindre le plateau du Vexin. Sylvio hésite une nouvelle fois à contredire Sérénac, à préciser que face aux incohérences de l’expertise graphologique Pellissier, le spécialiste du palais de justice de Rouen, évoque la possibilité d’une tentative maladroite d’imitation…
Un court virage à gauche.
Sérénac, qui roulait au milieu de la route, évite de peu un tracteur qui descend en sens inverse. Le fermier tétanisé braque en catastrophe vers le fossé. Il fait bien.
Il regarde, incrédule, deux autres bolides bleus lui couper la priorité.
— Nom de Dieu ! hurle Sylvio en louchant dans le rétro.
Il prend une longue inspiration, puis se retourne vers Laurenç Sérénac.
— Mais, patron, que vient faire la boîte de peinture dans toute cette histoire ? D’après les analyses, cette boîte de peinture aurait au moins quatre-vingts ans. Une pièce de collection ! Une Winsor & Newton, la marque la plus connue dans le monde, visiblement, qui fournit les peintres depuis plus de cent cinquante ans… À qui pouvait-elle bien appartenir, cette foutue boîte ?
Sérénac continue d’anticiper les lacets étroits. Les moutons blasés sur les pelouses du coteau tournent à peine la tête au passage des véhicules hurlants.
— Morval était collectionneur, fait Sérénac. Il aimait les beaux objets…
— Personne ne l’avait jamais vu avec cette boîte de peinture ! Patricia Morval, sa veuve, est formelle. Sans oublier que le lien avec le crime n’est pas établi. Cette boîte de peinture a pu être balancée dans la rivière par n’importe qui, même plusieurs jours après le meurtre de Morval…
— On a retrouvé du sang sur la boîte…
— C’est trop tôt, patron ! On n’a aucun retour d’analyses. Aucune certitude qu’il s’agisse du sang de Morval… Excusez-moi, mais je crois que vous allez trop vite…
Comme pour lui répondre, l’inspecteur Sérénac coupe enfin la sirène et se gare au frein à main sur un petit parking de terre.
— Écoute, Sylvio, j’ai un mobile, j’ai une menace envers la victime écrite de la main de Dupain, lequel n’a pas d’alibi mais nous sert au contraire une histoire grotesque de bottes volées… Je fonce ! Quand les pièces de ton puzzle s’emboîteront autrement, tes putains de trois colonnes, tu me feras signe. Et puis, à charge contre Dupain, il y a… même si je sais que tu n’es pas d’accord… mon intime conviction !
Sérénac sort du véhicule sans attendre de réponse. Lorsque Sylvio pose à son tour le pied hors de la voiture, il sent le sol tourner autour de lui. Il se dit que décidément le café, comme les excès en général, ne lui réussit pas et qu’il irait bien se vider derrière les sapins, au bout du parking.
Sauf que ce ne serait pas très discret… Trois camions de gendarmerie sont garés à chaque extrémité dudit parking et une dizaine de flics en sortent en s’étirant. Dans l’instant qui suit, Louvel et Maury se croient eux aussi obligés de bloquer leurs roues avant et de déraper sur le gravier.
Les cons !
Il a déployé les grands moyens, le patron. Au bas mot, une quinzaine d’hommes, une bonne partie du commissariat de Vernon, plus les gendarmeries de Pacy-sur-Eure et d’Ecos. Il a mis les petits plats dans les grands, pense Sylvio en mâchant le chewing-gum à la chlorophylle que Louvel vient de lui offrir. Et fait preuve d’un goût de la mise en scène peut-être un peu superflu.
Tout ça pour un seul homme.
Certes, sans doute armé !
Mais dont on n’est même pas sûrs qu’il soit coupable.
Le lapin roux détale en zigzags désespérés sur la pelouse calcicole, comme si quelqu’un lui avait appris que les longs tubes d’acier que portent les trois ombres devant lui étaient capables de lui ôter la vie en un éclair blanc.
— Il est pour toi, celui-là, Jacques.
Jacques Dupain ne lève même pas son arme. Titou l’observe, étonné, puis braque son fusil. Trop tard. Le garenne a disparu entre deux genévriers.
À chacun sa magie.
Il n’y a plus devant eux que l’herbe nue broutée par les troupeaux de moutons récemment réintroduits. Ils continuent de descendre vers Giverny par le sentier de l’Astragale.
— Putain, Jacques, t’es pas en forme, glisse Patrick. Même un mouton, je crois que tu le raterais.
Titou, le troisième chasseur, hoche la tête pour confirmer. Titou est plutôt un bon tireur. Le garenne, s’il ne l’avait pas laissé à Jacques, il n’aurait pas fait deux mètres, avec lui… Fine gâchette, comme lui disent souvent les potes. Parce que pour le reste, question finesse…
— C’est à cause de l’enquête sur l’assassinat de Morval, hein ? commente-t-il en se tournant vers Jacques Dupain. T’as peur que le flic te mette au trou rien que pour te piquer Stéphanie ?
Titou éclate de rire tout seul. Jacques Dupain le dévisage avec un énervement contenu. Patrick soupire. Titou insiste :