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— Faut dire, t’as pas de chance avec Stéphanie. Juste après Morval, voilà que c’est un flic qui lui court après…

Le gravier du sentier de l’Astragale dévale sous leurs pas. Derrière, sur la pelouse du coteau, pointent deux oreilles blanc et noir.

Titou, quand il commence…

— Faut dire que si t’étais pas mon pote, moi, Sté…

La voix de Patrick claque dans le silence :

— Ta gueule, Titou !

Titou laisse mourir la fin de sa phrase dans sa moustache. Ils continuent de descendre dans le sentier, dérapant plus que marchant. Titou semble ruminer dans sa tête, puis explose de rire avant même de parler :

— Au fait, Jacques, elles te font pas mal aux pieds, mes bottes…

Titou ne s’en remet pas. Il rit aux éclats, les larmes aux yeux. Patrick le regarde avec incrédulité. Jacques Dupain n’a pas l’ombre d’une réaction. Titou s’essuie les paupières avec sa manche.

— Je déconne, les gars. Tu te doutes, Jacques, je déconne. Je sais bien que tu l’as pas buté, Morval !

— Putain, Titou, arrête de…

Cette fois-ci, c’est la fin de la phrase de Patrick qui se perd au fond de sa gorge.

Devant eux, le parking où ils ont laissé leur fourgonnette s’est transformé façon Fort Alamo. Ils comptent six bagnoles à gyrophare et près d’une vingtaine de flics… Policiers et gendarmes leur font face, positionnés en demi-cercle, la main sur la hanche, les doigts sur l’étui de cuir blanc de leur revolver.

L’inspecteur Sérénac se tient un mètre devant les chasseurs. Instinctivement, Patrick effectue un pas sur le côté. Sa main se referme autour du tube froid du canon du fusil de Jacques Dupain.

— Doucement, Jacques. Doucement.

L’inspecteur Sérénac s’avance.

— Jacques Dupain. Vous êtes en état d’arrestation pour le meurtre de Jérôme Morval. Veuillez nous suivre sans résistance…

Titou se mord les lèvres, jette son fusil à terre et lève deux mains tremblantes… Comme il a vu faire dans les films.

— Doucement, Jacques, continue Patrick. Va pas faire le con…

Patrick connaît bien son pote. Des années qu’ils sortent, qu’ils marchent, qu’ils chassent ensemble. Il n’aime pas, pas du tout, ce visage de marbre, cette absence d’expression, presque comme s’il ne respirait plus.

Sérénac s’avance encore. Seul. Désarmé.

Deux mètres…

— Non ! crie Sylvio Bénavides.

L’inspecteur coupe le demi-cercle de flics et se poste presque à côté de Sérénac. C’est peut-être symbolique, mais Bénavides a l’impression de casser ainsi une sorte de symétrie ; comme s’il espérait perturber la mécanique implacable d’un duel de western en traversant la rue au mauvais moment. Jacques Dupain pose sa main sur le poignet de Patrick. Sans un mot. Patrick a compris, il n’a pas d’autre choix que de lâcher le canon d’acier.

Il espère ne pas le regretter. Toute sa vie.

Il voit avec effroi la main de Jacques se crisper sur la détente, le canon du fusil se lever doucement.

En temps normal, Jacques vise mieux encore que Titou.

— Arrêtez, Laurenç, murmure Sylvio, blême.

— Jacques, fais pas le con, chuchote Patrick.

Sérénac avance, un pas de plus. Moins de dix mètres le séparent de Jacques Dupain. L’inspecteur lève lentement la main, fixe droit dans les yeux le suspect. Sylvio Bénavides regarde avec effroi un sourire de défi s’accrocher au coin des lèvres de son patron.

— Jacques Dupain, vous…

Le canon du fusil de Jacques Dupain est maintenant braqué sur Sérénac. Un impressionnant silence a envahi le sentier de l’Astragale.

Titou, Patrick, les agents Louvel et Maury, l’inspecteur Sylvio Bénavides, les quinze flics, même les moins malins, même les moins habiles à deviner ce qui peut se dissimuler derrière un cerveau… tous lisent la même chose dans le regard froid de Jacques Dupain.

La haine.

- 55 -

La fille derrière le guichet des archives de la cité administrative d’Évreux commence toujours ses phrases par cinq mots, « Vous avez bien vérifié si…». Elle mime avec application l’attitude de l’employée débordée derrière le double écran de son ordinateur et de ses lunettes dorées, puis finit par regarder le vieil homme qui lui demande maintenant des exemplaires du regretté Républicain de Vernon, l’hebdomadaire du coin qui après la Seconde Guerre mondiale est devenu Le Démocrate. Tous les numéros, entre janvier et septembre 1937.

— Vous avez bien vérifié s’ils n’avaient pas des archives, à Vernon, au siège du Démocrate ?

Le commissaire Laurentin conserve son calme. Depuis deux heures qu’il hante les archives départementales, il essaye de singer avec humilité l’attitude du petit vieux charmant, prévenant avec les femmes beaucoup plus jeunes que lui. D’habitude, cela fonctionne !

Pas là !

La fille derrière son guichet se fiche de ses roucoulades. Il faut dire qu’autour des tables de bois de la salle de consultation des archives les dix personnes présentes sont toutes des hommes de plus de soixante ans, historiens septuagénaires en herbe ou archéologues généalogistes creusant leurs racines… et tous adoptent la même stratégie que le commissaire Laurentin : la galanterie un poil démodée. Laurentin soupire. Tout était plus simple quand il pouvait coller sa carte tricolore sous le nez d’un fonctionnaire désabusé. Bien entendu, la demoiselle derrière son guichet ne peut pas se douter qu’elle a affaire à un commissaire de police.

— J’ai déjà vérifié, mademoiselle, précise le commissaire Laurentin avec un sourire forcé. Au siège du Démocrate, ils n’ont aucune archive avant 1960…

La fille récite sa litanie habituelle :

— Vous avez bien vérifié aux archives communales de Vernon ? Vous avez bien vérifié l’annexe des revues, à Versailles, aux Archives nationales ? Vous avez vérifié si…

Elle est payée par la concurrence, cette fille ?

Le commissaire Laurentin se réfugie dans la résignation patiente du retraité qui a tout son temps.

— Oui, j’ai vérifié ! Oui ! Oui !

Ses recherches sur Henriette Bonaventure, la mystérieuse dernière héritière potentielle de Claude Monet, n’ont strictement rien donné pour l’instant. Ce n’est pas très important. C’est une autre piste qu’il veut suivre, une piste a priori sans aucun rapport. Pour cela, il sait qu’il suffit de tenir jusqu’au moment où la demoiselle au guichet comprendra qu’elle perdra plus de temps à éconduire ce petit vieux têtu qu’à accéder à sa demande.

Sa ténacité finit par payer. Plus de trente minutes plus tard, le commissaire Laurentin tient devant lui l’hebdomadaire.

Le Républicain de Vernon

Un vieux numéro jauni qu’il doit être le premier à exhumer : l’édition du samedi 5 juin 1937. Il s’attarde un instant sur la une du journal qui mêle événements nationaux et faits divers locaux. Le commissaire survole un émouvant éditorial sur l’Europe en feu : Mussolini célèbre son entente avec Hitler, les biens des Juifs sont confisqués en Allemagne, les franquistes écrasent les républicains en Catalogne… Sous le dramatique éditorial explosent sur une photographie floue la coiffure blond platine et les lèvres noires de Jean Harlow, l’idole américaine morte quelques jours plus tôt, à vingt-six ans. La partie inférieure de la première page est consacrée aux débats plus régionaux : l’inauguration prochaine, à moins de cent kilomètres de Vernon, de l’aérogare du Bourget, la mort d’un ouvrier agricole espagnol, retrouvé au matin, le cou tranché, dans une péniche Freycinet amarrée à Port-Villez, presque en face de Giverny…