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Le commissaire Laurentin ouvre enfin la page deux. L’article qu’il recherche s’étend sur une demi-page : « Accident mortel à Giverny ».

Le journaliste anonyme détaille en une dizaine de lignes, sur deux colonnes, les circonstances tragiques de la mort par noyade d’un jeune garçon de onze ans, Albert Rosalba, au lieu-dit La Prairie, à proximité du lavoir offert par Claude Monet et du moulin des Chennevières, dans le bief de dérivation creusé à partir de l’Epte. Le garçon était seul. La gendarmerie a conclu à un accident : le jeune garçon aurait glissé, sa tête aurait heurté une pierre sur la berge. Inconscient, Albert Rosalba, par ailleurs excellent nageur, s’est noyé dans vingt centimètres d’eau. L’article évoque ensuite la douleur de la famille Rosalba et des camarades de classe du petit Albert. Il glisse même quelques lignes sur la polémique qui enfle. Claude Monet est mort depuis plus de dix ans maintenant : ne devrait-on pas désormais couper ce bras de rivière artificiel et assécher cet étang de nénuphars insalubre laissé presque à l’abandon ?

Une photographie floue accompagne l’entrefilet. Albert Rosalba pose, la blouse noire boutonnée jusqu’au cou, les cheveux coupés court, souriant derrière son pupitre d’école. Une émouvante photographie d’enfant sage.

C’est bien lui, pense le commissaire Laurentin.

Il sort une photographie de classe de la sacoche posée à ses pieds. La date et le lieu sont indiqués sur une ardoise noire, accrochée à un arbre de la cour de l’école : « École municipale de Giverny - 1936-1937 ».

C’est Liliane Lelièvre qui, en trois clics, lui a déniché cette image d’archives sur le site Copains d’avant, exactement comme Patricia Morval le lui avait indiqué par téléphone. D’après ce que Liliane lui a dit, il s’agit d’un site où vous pouvez vous promener dans les classes que vous avez suivies depuis la maternelle, où l’on peut retrouver les visages des gens croisés pendant une vie entière, et pas seulement sur les bancs d’une école : tous ceux avec qui on a fréquenté une usine, un régiment, une colo, un club de sport, une école de musique… ou de peinture…

C’en est même surréaliste ! pense le commissaire Laurentin. C’est comme s’il n’y avait plus besoin de se souvenir par soi-même… Tchao, Alzheimer. C’est comme si toute votre vie était archivée, classée, dévoilée, et même ouverte au partage… Enfin, presque. La plupart des photographies sur le site datent de dix ans ; vingt ou trente, au maximum. Bizarrement, cette photo de classe de l’année 1936-1937 est de loin la plus ancienne.

Étrange

Comme si Patricia Morval l’avait justement mise en ligne pour qu’il la découvre. Le commissaire Laurentin se concentre à nouveau sur les clichés.

Oui, c’est bien lui

La photographie du Républicain de Vernon correspond parfaitement à ce petit garçon sur la photo de classe, assis, au milieu du deuxième rang.

Albert Rosalba.

Il n’y a par contre aucun nom d’enfant sur la photographie de classe extraite du site Copains d’avant. Les noms devaient être inscrits au dos, sur l’original… Tant pis. Laurentin referme Le Républicain de Vernon du 5 juin 1937 et ouvre les numéros suivants. Il prend le temps de lire les pages locales, d’examiner les détails. Dans l’édition du 12 juin 1937, il est fait mention de l’inhumation d’Albert Rosalba, à l’église Sainte-Radegonde de Giverny. De la douleur de ses proches.

Trois lignes.

Laurentin continue, ouvre et referme les journaux qui s’empilent, sous le regard inquiet de la fille au guichet.

Le 15 août 1937…

Le commissaire Laurentin a enfin trouvé ce qu’il cherchait. C’est un petit article de rien du tout, quelques lignes, pas de photographie, mais le titre est explicite :

La famille Rosalba quitte Giverny.

Elle n’a jamais cru à la thèse de l’accident.

Hugues et Louise Rosalba, ouvriers depuis plus de quinze ans dans les fonderies de Vernon, ont pris la décision de quitter le village de Giverny. Rappelons qu’ils ont été touchés il y a deux mois par un fait divers tragique : leur fils unique, Albert, après une chute inexpliquée, s’est noyé accidentellement dans le ru de l’Epte qui longe le chemin du Roy. La noyade avait déclenché une brève polémique dans le conseil municipal à propos de l’assèchement du bras de l’Epte et des jardins de Monet. Pour expliquer leur départ, les époux Rosalba évoquent l’impossibilité pour eux de continuer à vivre dans le décor où leur enfant a trouvé la mort. Détail plus embarrassant cependant, Louise Rosalba prétend que ce qui la pousse avant tout à quitter le village, c’est le silence troublant des habitants. Selon elle, son fils Albert ne se promenait jamais seul dans le village. Comme elle l’a indiqué plusieurs fois devant les gendarmes, elle l’a réaffirmé devant moi : selon elle, « Albert n’était pas seul au bord du ruisseau. Il y a forcément des témoins. Il y a forcément des gens qui savent ». Toujours selon Louise Rosalba, « Cet accident arrange tout le monde. Personne n’a envie d’un scandale à Giverny. Personne n’a envie d’affronter la vérité ».

Émouvante conviction de la part d’une mère meurtrie… Souhaitons bonne chance aux époux Rosalba pour reconstruire leur vie loin de ces souvenirs macabres.

Le commissaire Laurentin relit plusieurs fois l’article, referme le journal, puis détaille longuement tous les autres exemplaires du Républicain de Vernon de l’année 1937, mais aucun autre article n’est consacré à « l’affaire Rosalba ». Il demeure un long moment immobile. L’espace d’un instant, il se demande ce qu’il fait là. Son existence est-elle devenue à ce point vide pour qu’il passe ses journées à la poursuite de la première chimère venue ? Son regard embrasse la salle et la dizaine d’autres amateurs d’archives, tous concentrés sur des piles de documents jaunis. À chacun sa quête… Le stylo du commissaire glisse sur son bloc-notes. 2010 – 1937 = 73…

Il calcule rapidement. Le petit Albert avait onze ans en 1937, il est donc né en 1925 ou 1926… Les époux Rosalba pourraient avoir aujourd’hui un peu plus de cent ans. Une lueur passe devant les yeux du commissaire Laurentin.

Peut-être vivent-ils encore…

La fille derrière le guichet regarde s’approcher le commissaire avec la tête du préposé qui voit débouler un client à l’heure de la fermeture. Sauf qu’il est à peu près 11 heures du matin et que les archives restent ouvertes toute la journée… Le commissaire Laurentin se risque à un numéro de charme façon vieux acteurs de l’âge d’or de Hollywood, de ceux dont on ne saurait dire s’ils sont encore en vie ou non. Mélange de Tony Curtis et de Henry Fonda.

— Mademoiselle, vous avez un annuaire électronique sur Internet ? Je cherche une adresse, c’est assez urgent…

La fille met une éternité à relever la tête, pour lâcher :

— Vous avez bien vérifié si…

Le commissaire explose littéralement, en lui collant sa carte d’identité sous le nez :

— Commissaire Laurentin ! Du commissariat de Vernon ! En retraite, je vous l’accorde, mais ça ne m’empêche pas de continuer de faire mon boulot. Alors, ma petite, vous allez accélérer un peu le mouvement…

La fille soupire. Sans panique, ni colère apparente. Comme si elle était habituée aux excentricités des anciens qui fouillent les archives et qui, de temps à autre, allez savoir pourquoi, piquent leur crise. Elle accélère cependant ostensiblement le rythme de ses doigts sur le clavier.