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— Vous recherchez quel nom ?

— Hugues et Louise Rosalba.

La fille pianote. Allegro.

— Vous voulez une adresse ? demande Laurentin.

— Pour Hugues Rosalba, ce ne sera pas la peine, fait sobrement la fille. Je vérifie toujours avant d’ameuter Interpol. Question d’habitude ! Hugues Rosalba est mort en 1981, à Vascœuil…

Laurentin encaisse. Rien à dire. La fille au guichet est organisée…

— Et sa femme, Louise ?

La fille pianote encore.

— Aucune mention de décès… Aucune adresse connue non plus.

L’impasse !

Laurentin scrute la pièce blanche autour de lui, à la recherche d’une idée. À tout hasard, il essaye à l’intention de la fille un regard d’épagneul à la Sean Connery. Un soupir exaspéré lui répond, de l’autre côté du guichet.

— Généralement, glisse la fille d’une voix lasse, pour retrouver les gens, à partir d’un certain âge, plutôt que l’annuaire, mieux vaut chercher parmi les pensionnaires des maisons de retraite… Y en a un sacré paquet dans l’Eure, mais si votre Louise habitait Vascœuil, on peut commencer par les plus proches…

Sean Connery retrouve le sourire. Pour un peu, l’autre se prendrait pour Ursula Andress. La fille tape maintenant en mitraillette sur le clavier. Les minutes passent.

— J’ai consulté les résidences sur Google Maps, lâche enfin la fille. La plus près de Vascœuil, pas de doute, c’est la résidence Les Jardins, à Lyons-la-Forêt. On doit bien pouvoir trouver des informations sur les résidents. Comment vous dites, déjà ?

— Louise Rosalba…

Les touches crépitent.

— Ils doivent bien avoir un site… Ah, voilà. Laurentin se tord le cou à essayer d’apercevoir une bribe d’écran d’ordinateur. Quelques autres minutes s’écoulent. La fille relève la tête, triomphante :

— Gagné ! J’ai déniché la liste complète des résidents. Eh bien, vous voyez, c’était pas si compliqué. Je la tiens, votre cliente. Louise Rosalba. Elle est entrée il y a quinze ans à la résidence de Lyons-la-Forêt et visiblement, elle y est encore… cent deux ans ! Autant vous avertir, je ne vous garantis pas le service après-vente, commissaire…

Laurentin sent son cœur s’accélérer dangereusement. Repos, repos, lui serine son cardiologue… Mon Dieu ! Serait-ce possible ? Resterait-il un témoin ?

Un dernier témoin ?

Vivant !

- 56 -

Les trois estafettes de gendarmerie descendent la rue Blanche-Hoschedé-Monet, toutes sirènes hurlantes. Elles ne prennent même pas la peine de contourner le village, elles coupent au plus court, rue Blanche-Hoschedé-Monet, rue Claude-Monet… chemin du Roy.

Giverny défile…

La mairie…

L’école…

Lorsqu’ils entendent les sirènes, tous les enfants de la classe tournent la tête et n’ont qu’une envie : se précipiter à la fenêtre. Stéphanie Dupain les retient d’un geste calme. Pas un enfant n’a remarqué son trouble. Pour conserver son équilibre, l’institutrice pose la main sur le bureau.

— Les… les enfants… Du calme ! Revenons à notre programme…

Elle s’éclaircit la voix. Les sirènes de police résonnent encore dans sa tête.

— Les enfants, je vous parlais donc de ce concours « Peintres en herbe » organisé par la fondation Robinson. Je vous rappelle qu’il ne reste plus que deux jours pour rendre vos tableaux… J’espère que cette année vous serez plusieurs à tenter votre chance…

Stéphanie est incapable de chasser l’image de son mari lui souriant ce matin, alors qu’elle était encore au lit, l’embrassant en lui posant une main sur l’épaule, « Bonne journée, mon amour ».

Elle continue à réciter une leçon longtemps répétée :

— Je sais bien qu’aucun enfant de Giverny n’a jamais gagné ce concours, mais je suis également certaine que lorsque le jury international voit qu’une candidature est issue de l’école de Giverny, c’est un sacré avantage pour vous !

Stéphanie revoit Jacques enfilant sa cartouchière… Jacques décrochant le fusil de chasse du mur…

— Les enfants, Giverny est un nom qui fait rêver les peintres du monde entier…

Deux autres bolides bleus traversent le village. Stéphanie sursaute malgré elle, paniquée. Impuissante.

Les véhicules n’ont pour ainsi dire pas ralenti dans le village.

Laurenç ?

Stéphanie tente de se concentrer à nouveau. Elle regarde sa classe, passe en revue un par un les visages devant elle. Elle sait que parmi ses élèves certains sont particulièrement doués.

— J’ai remarqué que parmi vous certains, certaines ont beaucoup de talent.

Fanette baisse les yeux. Elle n’aime pas trop quand la maîtresse les observe ainsi. Ça la gêne.

Je sens que ça va être pour moi…

— Je pense à toi, Fanette. Je pense particulièrement à toi. Je compte sur toi !

Qu’est-ce que je disais…

La fillette rougit jusqu’aux oreilles. L’instant suivant, l’institutrice se retourne vers le tableau. Au fond de la classe, Paul adresse un clin d’œil à Fanette. Le garçon s’étale sur la table, juste devant Vincent qui est assis à côté de lui, et tend le cou pour se rapprocher encore un peu plus de la fillette :

— Elle a raison, Fanette, la maîtresse ! C’est toi qui vas le gagner, ce concours. Toi et personne d’autre !

Mary est assise juste devant eux, elle partage sa table avec Camille. Elle se retourne vers eux.

— Chut…

Toutes les têtes se figent soudain.

On frappe à la porte.

Stéphanie ouvre, inquiète. Elle découvre le visage défait de Patricia Morval.

— Stéphanie… Il faut que je te parle… C’est… c’est important.

— A… attendez-moi, les enfants.

Une nouvelle fois, l’institutrice essaye de faire en sorte qu’aucun de ses gestes ne trahisse devant les enfants sa terrible panique.

— Je n’en ai que pour un instant…

Stéphanie sort. Elle ferme la porte derrière elle et s’avance dans la cour de la mairie, sous les tilleuls. Patricia Morval ne masque pas son état d’excitation. Elle a enfilé une veste froissée qui jure avec sa jupe vert bouteille. Stéphanie remarque que son chignon, habituellement impeccable, a été coiffé à la hâte. Tout juste si elle ne s’est pas précipitée dans la rue en peignoir…

— C’est Titou et Patrick qui m’ont prévenue, débite Patricia d’une traite. Ils ont arrêté Jacques, en bas du chemin de l’Astragale, au retour de la chasse.

Stéphanie pose la main sur le tronc du tilleul le plus proche. Elle ne comprend pas.

— Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?…

— L’inspecteur Sérénac… Il a arrêté Jacques. Il l’accuse du meurtre de Jérôme !

— Lau… Laurenç…

Patricia Morval dévisage étrangement Stéphanie.

— Oui, Laurenç Sérénac… Ce flic…

— Mon Dieu… Et Jacques n’a…

— Non, non, rassure-toi, ton mari n’a rien. D’après ce qu’ils m’ont raconté, heureusement que Patrick était là. L’adjoint de Sérénac aussi, l’inspecteur Bénavides. Ils ont évité de peu que cela tourne au carnage. Tu te rends compte, Stéphanie, ce fou de Sérénac pense que c’est Jacques qui a tué mon Jérôme…

Stéphanie sent que ses jambes peinent à la porter, elle laisse son corps s’effondrer contre le tronc clair de l’arbre. Elle a besoin de respirer. Elle a besoin de réfléchir calmement. Elle doit retourner dans sa classe, ses enfants l’attendent. Elle doit courir au commissariat. Elle doit…