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Les mains de Patricia Morval tordent le col de sa veste fripée.

— C’est un accident, Stéphanie, depuis le début, j’ai voulu croire que c’était un accident. Mais si je m’étais trompée, Stéphanie ? Si je m’étais trompée, si quelqu’un a vraiment tué Jérôme ? Dis-le-moi, Stéphanie : ça ne peut pas être Jacques ? Dis-le-moi, que ça ne peut pas être Jacques…

Stéphanie pose sur Patricia Morval son regard Nymphéas. De tels yeux ne peuvent pas mentir.

— Bien sûr que non, Patricia. Bien sûr que non…

- 57 -

J’espionne les deux femmes. Enfin, j’espionne, c’est un bien grand mot… Je suis simplement assise en face, de l’autre côté de la rue, à quelques mètres de l’Art Gallery Academy, pas trop près de l’école tout de même. Pas tout à fait invisible, juste discrète. Juste au bon endroit pour ne rien rater de la scène. Je suis assez douée pour cela, vous vous en êtes rendu compte, je pense. Ce n’est pas bien difficile, en fait. Patricia et Stéphanie parlent fort. Neptune est couché à mes pieds. Comme tous les jours, il attend la sortie des enfants. Il a de ces manies, ce chien… Et moi, comme une gâteuse, je lui cède, je viens là, presque tous les jours, guetter avec lui la fin de l’école.

En attendant, Neptune doit se contenter d’une sortie des classes qui lui donne beaucoup moins envie de frétiller de la queue : le départ des peintres de l’Art Gallery Academy : une quinzaine d’artistes aussi prometteurs qu’un banc de sénateurs. Bien entendu, ils traînent leurs caddies à peinture et arborent leurs badges rouges, des fois qu’on les perde. La sortie des classes du troisième âge ! Section internationale : Canadiens, Américains, Japonais.

Je tente de me concentrer sur la conversation entre Stéphanie Dupain et Patricia Morval. Le dénouement est proche, c’est bientôt le dernier acte de la tragédie antique. Le sacrifice sublime…

Tu n’as plus le choix, ma pauvre Stéphanie.

Tu vas devoir…

Je n’y crois pas !

Un peintre se plante pile devant moi : un pur octogénaire américain, la casquette « Yale » vissée sur la tête, les chaussettes enfilées dans les sandalettes en cuir.

Qu’est-ce qu’il me veut ?

— Toutes mes excuses, miss…

Il prononce chaque mot avec un accent texan. Il met trois secondes entre chaque syllabe, du genre moins d’une phrase à la minute…

— Vous êtes sûrement d’ici, miss ? Vous devez sûrement connaître une place originale pour peindre…

Je suis à peine polie !

— Au-dessus, à cinquante mètres, il y a un panneau indicateur. Il y a un plan avec tous les sentiers, tous les panoramas.

Dix secondes la phrase, record battu ! Je l’ai limite envoyé chier mais l’Américain sourit toujours.

— Grand merci, miss… Très bonne journée à vous.

Il s’éloigne. Je peste toute seule contre cette saleté d’invasion ! Le Texan m’a fait perdre le fil de la scène. Patricia Morval se tient maintenant seule sur la place de la mairie et Stéphanie est déjà rentrée dans sa classe. Forcément bouleversée. Evidemment tiraillée par le dilemme suprême.

Son mari dévoué coffré par son bel inspecteur.

Ma pauvre chérie, si tu savais… Si tu savais qu’en réalité tu glisses sur une planche qu’on a savonnée pour toi. Inexorablement.

Une nouvelle fois, j’hésite. Je ne vais pas vous le cacher, moi aussi, je suis tiraillée par le dilemme. Me taire ou prendre l’autocar et aller tout raconter au commissariat de Vernon ? Si je ne me décide pas maintenant, ensuite, je n’en aurai sans doute plus jamais le courage. J’en suis consciente. Les flics pataugent… Ils n’ont pas interrogé les bons témoins, ils n’ont pas déterré les bons cadavres. Jamais, laissés à eux-mêmes, ils ne découvriront la vérité. Jamais, même, ils ne pourront la soupçonner. Ne vous faites aucune illusion, aucun flic, aussi génial soit-il, ne pourrait maintenant enrayer cet engrenage maudit.

Les Américains se dispersent dans le village comme des représentants de commerce dans un lotissement pavillonnaire. La casquette Yale, pas rancunière, m’adresse même un petit signe de la main. Patricia Morval demeure un long moment pensive sur la place de la mairie, puis redescend vers chez elle.

Forcément, elle passe devant moi.

Sale gueule !

Elle a ce visage fermé de la femme résignée à ne jamais connaître un autre amour que celui qui vient de lui être enlevé. Elle doit obligatoirement repenser à notre conversation, celle d’il y a quelques jours. Mes confidences… Le nom de l’assassin de son mari. Qu’en a-t-elle fait ? M’a-t-elle crue, au moins ? Une chose est certaine, elle n’en a pas parlé à la police. Je serais déjà au courant !

Je me force à lui dire quelque chose, je ne parle plus beaucoup, vous avez remarqué, même lorsque les Américains me draguent.

— Ça va, Patricia ?

— Oui, ça va… Ça va…

Elle n’est pas bavarde, elle non plus, la veuve Morval.

- 58 -

— Où est mon mari ?

— Incarcéré à la maison d’arrêt d’Évreux, répond Sylvio Bénavides. Ne vous inquiétez pas, madame Dupain. Il s’agit simplement d’une inculpation. Le juge d’instruction va tout reprendre…

Stéphanie Dupain fixe tour à tour les deux hommes qui lui font face, les inspecteurs Sylvio Bénavides et Laurenç Sérénac. Elle crie plus qu’elle ne parle :

— Vous n’avez pas le droit !

Sérénac lève les yeux aux murs du bureau et s’attarde sur les toiles accrochées : son regard se perd dans les méandres des jeux de lumière du dos nu de la femme rousse brossée par Toulouse-Lautrec. Il laisse Sylvio répondre. Son adjoint le fera d’autant mieux qu’il cherchera à se persuader lui-même.

— Madame Dupain. Il faut voir la réalité en face. L’accumulation d’indices convergents qui accusent votre mari. Tout d’abord cette paire de bottes, disparue…

— On les lui a volées !

— Cette boîte de peinture retrouvée sur la scène du crime, continue Bénavides, impassible. Des menaces gravées à l’intérieur, rédigées de la main de votre mari, la plupart des experts le confirment…

L’argument a ébranlé Stéphanie Dupain. Elle découvre apparemment cette histoire de boîte de peinture et semble puiser dans les ombres de sa mémoire. Elle aussi tourne la tête et détaille les posters fixés aux murs. Elle se fige de longues secondes sur la reproduction de l’Arlequin de Cézanne coiffé de son chapeau de lune, comme pour rechercher dans son visage sans lèvres la force de refuser de céder.

— J’ai dû me promener avec Jérôme Morval deux fois. Peut-être trois. Nous avons simplement discuté. Le geste le plus osé qu’il ait tenté a consisté à me prendre la main. J’ai clarifié la situation, je ne l’ai jamais revu seul. D’ailleurs, Patricia Morval, qui est une amie d’enfance, vous le confirmera. Inspecteurs, tout cela est ridicule, vous n’avez pas de mobile…

— Votre mari n’a pas d’alibi !

C’est Laurenç Sérénac qui a répondu, cette fois. Du tac au tac, devançant les longues explications de Sylvio.

Stéphanie hésite un long moment. Depuis le début de l’entretien, Laurenç évite de croiser son regard. Elle tousse, crispe ses deux mains le long de sa jupe, puis glisse, d’une voix blanche :

— Mon mari n’a pas pu assassiner Jérôme Morval. Ce matin-là, il dormait avec moi.

Les inspecteurs Bénavides et Sérénac se figent dans la même attitude hébétée. Bénavides reste une main en l’air, celle qui tient son stylo. Sérénac garde le coude sur le bureau et la paume ouverte, supportant le poids d’un menton mal rasé et d’une tête soudain trop lourde. Un silence de musée s’abat sur le bureau 33. Stéphanie décide de pousser l’avantage plus loin encore :