— Si vous souhaitez davantage de détails, inspecteurs, Jacques et moi avons fait l’amour, ce matin-là. À mon initiative. Je veux un enfant. Nous couchions ensemble, le matin où Jérôme Morval a été assassiné. Il est matériellement impossible que mon mari soit coupable.
Sérénac s’est levé. La réponse claque :
— Stéphanie, vous m’avez dit le contraire, il y a quelques jours. Vous m’avez affirmé que votre mari était parti à la chasse, comme tous les mardis matin…
— J’ai réfléchi depuis. Je… J’étais troublée, alors. Je me suis trompée de jour…
Sylvio Bénavides se lève à son tour et prend l’initiative de soutenir son patron :
— Votre revirement ne change rien, madame Morval. Le témoignage d’une femme en faveur de son mari ne vaut pas…
Stéphanie Dupain hausse le ton :
— Foutaises ! N’importe quel avocat…
À l’inverse, le timbre de la voix de Sérénac s’apaise.
— Sylvio, laisse-nous.
Bénavides affiche ostensiblement sa déception, mais il sait qu’il n’a pas le choix. Il tasse une liasse de papiers, la prend sous son bras et sort du bureau 33, refermant la porte derrière lui.
— Vous… vous gâchez tout ! explose aussitôt Stéphanie Dupain.
Laurenç Sérénac conserve son calme. Il s’est assis sur le fauteuil à roulettes et le laisse doucement glisser avec ses pieds tendus.
— Pourquoi faites-vous cela ?
— Quoi, cela ?
— Ce faux témoignage.
Stéphanie ne répond pas, ses yeux levés glissent de Cézanne au dos nu de la femme rousse.
— Je déteste Toulouse-Lautrec… Je déteste cette espèce de voyeurisme hypocrite…
Elle baisse les yeux. Pour la première fois, dans le bureau, son regard attrape celui de Laurenç Sérénac.
— Et vous, pourquoi faites-vous cela ?
— Quoi, cela ?
— Vous concentrer sur cette seule piste… Traquer mon mari comme un assassin. Il n’est pas coupable, je le sais. Libérez-le !
— Et les preuves ?
— Jacques n’avait aucun mobile. C’est ridicule ! Combien de fois devrai-je vous le dire, je n’ai jamais couché avec Morval. Aucun mobile, et à l’inverse, il possède un alibi… Moi…
— Je ne vous crois pas, Stéphanie…
Le temps s’est arrêté dans le bureau 33.
— Que fait-on, alors ?
Stéphanie marche dans la pièce à petits pas nerveux. Laurenç l’observe en adoptant à nouveau sa position faussement décontractée, tête oblique et menton soutenu par sa main ouverte. Stéphanie prend une profonde inspiration, comme si elle se perdait dans la spirale du chignon roux sur le dos nu du modèle peint par Toulouse-Lautrec, puis se retourne soudain.
— Inspecteur, que reste-t-il alors comme choix à une femme éplorée ? Jusqu’où peut-elle aller pour sauver son mari ? Combien de temps lui faut-il pour comprendre le message ? Vous savez, inspecteur, ces romans noirs américains, ce genre de flic capable d’accuser un pauvre type dans le seul but de lui voler sa femme…
— Non, Stéphanie…
Stéphanie Dupain s’avance vers le bureau. Doucement, elle détache les deux rubans d’argent qui retiennent ses longs cheveux châtains. Elle les décoiffe avec délicatesse tout en s’asseyant sur le bureau de l’inspecteur. Elle le domine de moins d’un mètre, mais s’il reste assis, il doit lever les yeux vers elle.
— C’est ce que vous attendiez, n’est-ce pas, inspecteur ? Vous voyez, je ne suis pas si gourde. Si je me donne à vous, tout sera terminé, c’est cela ?
— Arrêtez, Stéphanie.
— Qu’avez-vous, inspecteur ? Vous hésitez à franchir la dernière marche ? Ne vous posez pas trop de questions… Vous l’avez prise dans vos filets, la femme fatale. Vous la tenez, le mari est derrière les barreaux, elle est piégée. Elle est à vous…
Stéphanie remonte doucement ses jambes afin que sa jupe descende le long de sa peau nue. Un bouton du corsage blanc disparaît entre ses doigts. Des taches de rousseur explosent sur la naissance de sa poitrine, jusqu’au coton du haut d’un soutien-gorge dévoilé.
— Stéph…
— À moins que ce ne soit elle, la femme fatale, qui tire les ficelles depuis le début. Pourquoi pas, après tout ?
Les yeux de Stéphanie se fendent en amande. Laurenç Sérénac se surprend à y déceler le mystère oriental d’un lever de soleil indigo. Il doit se reprendre. Il n’a pas le temps de raisonner davantage, l’institutrice continue :
— Ou bien eux. Le mari et la femme, complices. Les diaboliques. Le couple infernal. Vous ne seriez que leur jouet, inspecteur…
Stéphanie, toujours assise, a posé ses deux pieds sur le bureau, la jupe de toile beige glisse en chiffon autour de sa taille. Un second bouton du corsage saute. Les aréoles des seins de l’institutrice se devinent sous la dentelle fine des sous-vêtements. Des gouttes de sueur coulent dans le creux de sa poitrine.
Des gouttes de peur ? D’excitation ?
— Arrêtez, Stéphanie. Cessez ce jeu ridicule. Je vais la prendre, votre déposition.
Il se lève et saisit une feuille de papier. Lentement, Stéphanie Dupain reboutonne son corsage, défroisse sa jupe retombée le long de ses jambes, les croise.
— Je vous préviens, inspecteur, je ne vais pas changer d’avis. Je ne vais pas modifier une ligne à ce que je vous ai affirmé. Ce matin-là, le matin où Jérôme Morval a été assassiné, Jacques est resté au lit avec moi…
L’inspecteur écrit, lentement.
— J’en prends note, Stéphanie. Même si je ne vous crois pas…
— Vous voulez d’autres détails, inspecteur ? Vous souhaitez tester la crédibilité de mes affirmations ? Si nous avons fait l’amour ? Dans quelle position ? Ai-je joui ?
— Le juge d’instruction vous le demandera certainement…
— Notez alors. Notez, Laurenç. Non, je n’ai pas joui. Nous avons fait cela rapidement. J’étais sur lui. Je veux un enfant… À genoux sur l’homme, c’est la meilleure des positions, paraît-il, pour avoir un enfant…
L’inspecteur continue de baisser les yeux, note en silence.
— Vous faut-il encore d’autres détails, inspecteur ? Je suis désolée, je n’ai aucune photographie, aucune preuve, mais je peux décrire…
Laurenç Sérénac se lève lentement.
— Vous trichez, Stéphanie.
L’inspecteur contourne le bureau, ouvre le premier tiroir et en sort un livre cartonné. Aurélien.
— Je suis persuadé que vous trichez.
Il ouvre le livre à une page cornée.
— Rappelez-vous, c’est vous qui m’avez demandé de lire ce livre d’Aragon, à cause de cette étrange phrase retrouvée dans la poche de Jérôme Morval. « Le crime de rêver » et la suite… Je vous rafraîchis la mémoire, Stéphanie ? Chapitre 64. Aurélien croise Bérénice dans les jardins de Monet, elle fuit dans un chemin creux de Giverny, comme si elle voulait échapper à son destin. Aurélien la poursuit, la retrouve, haletante, adossée au talus… Vous me pardonnez, je crains de ne pas me souvenir du texte intégral, je vais vous lire la scène…
Cette fois-ci, presque pour la première fois, Laurenç Sérénac soutient le regard pourpre de Stéphanie.
— « Aurélien avançait vers elle, il voyait sa poitrine soulevée, la tête renversée avec les cheveux blonds qui retombaient tout d’un côté. Des paupières battues, le cerne qui faisait plus troublants les yeux, et cette bouche tremblante, et les dents serrées étaient félines, si blanches…»
L’inspecteur avance. Il se tient maintenant debout devant Stéphanie. Elle ne peut se reculer, coincée sur le bureau. Laurenç progresse encore, le genou de l’institutrice touche à présent la toile du jean. Elle sent le bassin de l’inspecteur, exactement à la hauteur du bas de son ventre. Il suffirait qu’elle décroise les jambes…