Sérénac continue de lire :
— « Aurélien s’arrêta. Il était devant elle, très près, il la dominait. Il ne l’avait jamais vue ainsi…»
Il délaisse un instant le livre.
— C’est vous qui gâchez tout, Stéphanie.
Il pose une main sur son genou dénudé. La chair frissonne, Stéphanie n’y peut rien. Elle ne parvient pas à empêcher le tremblement de ses deux jambes entortillées comme une glycine à un tuteur. Sa voix n’est pas plus assurée :
— Vous êtes un drôle d’homme, inspecteur. Un flic. Amateur de peinture… Amateur de poésie…
Sérénac ne répond pas. Quelques pages tournent dans ses mains.
— Toujours le fameux chapitre 64, quelques lignes plus loin, vous vous souvenez ? « Je vous emmènerai quelque part où personne ne vous connaisse, pas même les motards… Où vous serez libre de choisir… Où nous déciderons de notre vie…»
Le livre tombe avec son bras, le long de sa taille, comme s’il pesait une tonne. Il laisse son autre main sur la peau lisse du bas de la cuisse qui tremble encore, longtemps, comme pour calmer le cœur affolé d’un nourrisson…
Ils demeurent là, silencieux.
Sérénac, le premier, rompt le charme. Il se recule. Sa main se referme sur la feuille où il a consigné la déposition de l’institutrice.
— Je suis désolé, Stéphanie. C’est vous qui m’avez demandé de lire ce roman…
Stéphanie Dupain passe la main devant ses yeux, entre larmes, émotion et lassitude.
— Ne confondez pas tout… J’ai lu Aragon, moi aussi. J’ai compris, je suis libre de choisir. Rassurez-vous, je déciderai de ma vie… Si vous voulez savoir, Laurenç, je vous l’ai déjà dit. Non, je n’aime pas mon mari. Je vais même vous offrir un autre scoop : je crois que je vais le quitter. Cela a fait son chemin en moi, comme un long fleuve, comme si les remous, ces derniers jours, ne pouvaient qu’annoncer une cascade. Vous voyez ce que je veux dire ? Mais tout cela ne change rien au fait qu’il soit innocent… Une femme ne quitte pas un homme en prison. Une femme ne quitte qu’un homme libre. Vous comprenez, Laurenç ? Je ne retire rien à ma déposition. Je faisais l’amour à mon mari, ce matin-là. Mon mari n’a pas tué Jérôme Morval…
Sans un mot, Laurenç Sérénac tend à l’institutrice la feuille et un stylo. Elle signe sans relire. Elle quitte le bureau. Sérénac détourne les yeux, vers les dernières lignes du chapitre 64 d’Aurélien.
« Il la regarda s’enfuir. Elle courbait les épaules, elle faisait celle qui ne marche pas vite…Il était immobilisé par cet incroyable aveu. Elle mentait, voyons ! Non. Elle ne mentait pas. »
Combien de temps s’écoule avant que Sylvio Bénavides ne cogne à la porte ? De longues minutes ? Une heure ?
— Entre, Sylvio.
— Alors ?
— Elle maintient sa version. Elle couvre son mari…
Sylvio Bénavides se mord les lèvres.
— Cela vaut peut-être mieux, après tout…
Il glisse une liasse de feuilles sur le bureau.
— Ça vient de tomber. Pellissier, le graphologue de Rouen, il modifie sa déposition. Après avoir approfondi son expertise, il conclut que le message gravé dans la boîte de peinture trouvée dans le ruisseau ne peut pas avoir été écrit par Dupain.
Le temps d’un suspense exaspérant, puis :
— Tenez-vous bien, patron, selon lui, le message a été gravé par un enfant ! Un enfant d’une dizaine d’années ! Il est formel…
— Putain, murmure Sérénac. C’est quoi encore, ce bordel ?
Son cerveau semble refuser de réfléchir. Bénavides n’a pourtant pas terminé :
— Il n’y a pas que ça, patron, on a aussi reçu les premières analyses du sang retrouvé sur la boîte de peinture. D’après elles, une chose est sûre, il ne s’agit du sang ni de Jérôme Morval ni de Jacques Dupain. Ils continuent de chercher…
Sérénac se lève, titube.
— Un autre meurtre, c’est ça que tu essaies de me dire ?
— On n’en sait rien, patron. À vrai dire, on ne comprend plus rien à rien.
Laurenç Sérénac tourne en rond dans la pièce.
— OK, OK. J’ai compris le message, Sylvio. Je n’ai pas d’autre choix que de relâcher Jacques Dupain. Le juge d’instruction va gueuler, une détention de moins de cinq heures…
— Il préférera cela à une erreur judiciaire…
— Non, Sylvio. Non. Je vois bien ce que tu penses, que je me suis planté dans les grandes largeurs, toute cette mise en scène précipitée en bas du sentier de l’Astragale pour coffrer un type et, finalement, toutes les preuves nous glissent entre les doigts quelques heures plus tard… Il faut le relâcher. Mais ça ne change rien à ma conviction. Rien ! Jacques Dupain est coupable !
Sylvio Bénavides ne répond pas. Il a maintenant compris que sur le terrain miné des intuitions de son patron il n’y a aucune discussion raisonnable à avoir. Bénavides repense pourtant à la somme des éléments contradictoires qui s’accumulent dans les colonnes de la feuille pliée qui ne quitte plus sa poche. Il ne peut pas y avoir une réponse simple à tous ces indices délirants, contradictoires, c’est impossible. Plus l’enquête avance, et plus Sylvio a l’impression que quelqu’un se joue d’eux, tire les ficelles, s’amuse à multiplier à leur intention les fausses directions, afin de poursuivre en toute impunité son plan parfaitement orchestré.
— Entrez.
Laurenç Sérénac lève les yeux, surpris que l’on frappe à son bureau à cette heure tardive. Il se croyait seul, ou presque, dans le commissariat. La porte de son bureau n’est pas fermée. Sylvio se tient dans l’encadrement, un étrange regard dans les yeux. Ce n’est pas seulement de la fatigue, il y a quelque chose d’autre.
— T’es encore là, Sylvio…
Il consulte l’horloge sur son bureau.
— Il est plus de 18 heures ! Putain, tu devrais être à la maternité, à tenir la main de ta Béatrice. Et dormir, aussi…
— J’ai trouvé, patron !
— Quoi ?
Sérénac a presque l’impression que même les personnages des tableaux aux murs se sont retournés, l’Arlequin de Cézanne, la femme rousse de Toulouse-Lautrec…
— J’ai trouvé, patron. Nom de Dieu, j’ai trouvé.
Le soleil vient de se dissimuler derrière le dernier rideau de peupliers. La pénombre qui s’installe signifierait pour n’importe quel peintre qu’il est l’heure de replier son chevalet, de le prendre sous le bras et de rentrer chez lui. Paul s’avance sur le pont et regarde Fanette peindre avec frénésie, comme si toute sa vie dépendait de ces dernières minutes de luminosité.
— Je savais que je te trouverais là…
Fanette le salue d’une main, sans cesser de peindre.
— Je peux regarder ?
— Vas-y, je me dépêche. Entre la sortie de l’école, ma mère qui me casse les pieds et le jour qui tombe trop tôt, je ne vais jamais venir à bout de mon tableau. Je dois le rendre après-demain…
Paul tente de se faire le plus discret possible, comme si même l’air qu’il respirait pouvait perturber l’équilibre de la composition. Il aurait pourtant une tonne de questions à poser à Fanette.
Sans se retourner vers le garçon, Fanette anticipe ses interrogations.
— Je sais bien, Paul, qu’il n’y a pas de nymphéas dans le ruisseau… Mais je me fiche de la réalité, j’ai peint les « Nymphéas » l’autre jour, dans les jardins de Monet. Pour le reste, impossible, je n’arrivais à rien avec cette eau plate. Il fallait que je pose mes nénuphars sur une rivière, de l’eau vive, quelque chose qui danse. Une vraie ligne de fuite, tu vois. Un truc qui bouge.