Paul est fasciné.
— Comment fais-tu, Fanette ? Réussir comme cela à donner l’impression que ton tableau est vivant, que l’eau coule, et même que le vent remue les feuilles ? Comme ça, rien qu’avec de la peinture sur une toile…
J’aime bien quand Paul me fait des compliments…
— Je n’y peux rien, tu sais. Comme disait Monet, ce n’est pas moi, c’est juste mon œil. Je me contente de reproduire sur la toile ce qu’il voit…
— Tu es incr…
— Tais-toi, idiot ! Je vais te dire, à mon âge, Claude Monet était déjà un peintre connu dans la ville du Havre, à cause des caricatures des passants qu’il dessinait… Et puis, je ne suis pas assez… Tiens, regarde l’arbre, en face, le peuplier. Sais-tu ce que Monet demanda un jour à un paysan ?
— Non…
— Il avait commencé à peindre un arbre en hiver, un vieux chêne. Mais quand il est revenu, trois mois plus tard, son arbre était couvert de feuilles. Alors, il a payé le propriétaire de l’arbre, un paysan, pour enlever toutes les feuilles de l’arbre, une à une…
— Tu me racontes des histoires…
— Non ! Il a fallu deux hommes, pendant une journée, pour déshabiller son modèle ! Et Monet a écrit à sa femme qu’il était tout fier de pouvoir peindre un paysage d’hiver en plein mois de mai !
Paul se contente de fixer les feuilles qui dansent dans le vent.
— Je le ferais pour toi, Fanette. Changer la couleur des arbres. Si tu me le demandais, je le ferais pour toi.
Je le sais, Paul, je le sais.
Fanette peint encore de longues minutes. Paul reste derrière elle, silencieux. La clarté baisse encore. La fillette finit par renoncer.
— Ça ne sert plus à rien… Je terminerai demain. J’espère…
Paul avance vers la berge et observe le ruisseau qui coule à ses pieds.
— Toujours aucune nouvelle de James ?
La voix de Fanette semble se fissurer. Paul a l’impression que peindre avait permis à Fanette d’oublier et que la réalité la rattrape, maintenant. Il se dit qu’il est stupide, qu’il n’aurait pas dû poser la question.
— Non, murmure Fanette. Aucune nouvelle. C’est comme si James n’avait jamais existé ! Je crois que je deviens folle, Paul. Même Vincent me dit qu’il ne se souvient pas de lui. Il l’a vu pourtant, il nous espionnait, tous les soirs. Je ne l’ai pas rêvé !
— Vincent est bizarre…
Paul cherche le sourire le plus rassurant qu’il ait en stock.
— Je te rassure, si entre vous deux il y en a un qui ne tourne pas rond, c’est pas toi ! Tu as essayé de parler de James à la maîtresse ?
Fanette se rapproche de sa toile pour vérifier si elle est sèche.
— Non, pas encore. Ce n’est pas facile, tu comprends… Je vais essayer demain…
— Et pourquoi tu n’en parles pas à d’autres peintres du village ?
— Je ne sais pas, je n’ose pas. James était toujours seul. J’ai l’impression qu’à part moi il n’aimait pas grand monde…
Tu sais, Paul, j’ai un peu honte. Très honte, même. Parfois, je me dis que je devrais oublier James, faire comme s’il n’avait jamais existé.
Fanette attrape fermement sa toile, presque plus grande qu’elle, et la pose sur une large feuille de papier marron qu’elle utilise pour la protéger. Ses yeux se tournent vers le moulin des Chennevières. La tour du moulin se détache dans un ciel qui vire au rouge orangé. La vision est aussi belle qu’effrayante. Fanette regrette dans l’instant d’avoir rangé son matériel.
— Paul, tu sais ce que je crois, parfois ?
La fillette est penchée sur sa feuille marron qu’elle plie avec délicatesse.
— Non ?
— Je crois que j’ai inventé James. Qu’il n’existait pas, en vrai. Qu’il est, comment dire, une sorte de personnage d’un tableau. Que je l’ai imaginé. Tiens, James, en vrai, c’est le père Trognon du tableau de Theodore Robinson. Il est descendu de son cheval pour me rencontrer, me parler de Monet, me donner envie de peindre, me dire que j’étais douée, puis il est retourné d’où il venait, dans son tableau, sur son cheval, dans le ruisseau, au pied du moulin…
Tu me trouves dingue, hein ?
Paul se penche à son tour et aide Fanette à porter sa toile.
— Faut pas te mettre des idées comme ça dans la tête, Fanette. Faut pas. Faut surtout pas. On le porte où, ton chef-d’œuvre ?
— Attends, je vais te montrer ma cachette secrète. Je ne le rapporte pas chez moi, ma mère me prend pour une folle à cause de James et ne veut plus entendre parler de peinture ; et encore moins de ce concours… Ça fait un drame à chaque fois !
Fanette escalade le pont et saute derrière le lavoir.
— Il faut juste faire attention de ne pas glisser sur les marches et tomber dans l’eau… Passe-moi le tableau.
La toile file de main en main.
— Regarde, c’est ma planque, là, sous le lavoir. Il y a un vide, juste l’espace, comme si on l’avait inventé pour y cacher un tableau !
Fanette scrute les environs avec un air de conspiratrice : la prairie qui s’étend devant elle, la silhouette du moulin dans le ciel qui s’éteint.
— Tu es le seul à savoir, Paul. Le seul avec moi.
Paul sourit, il adore cette complicité, la confiance que lui témoigne Fanette. Soudain, les deux enfants sursautent. On marche, on court près d’eux. En un bond, Fanette repasse sur le pont. Une ombre s’avance, indistincte.
Un instant, j’ai cru que c’était James…
— Idiot, crie Fanette, tu nous as fait peur !
Neptune vient se frotter contre ses jambes. Le berger allemand ronronne comme un gros chat.
— Je rectifie, Paul. Vous êtes seulement deux à savoir, pour ma cachette. Neptune et toi !
Sérénac dresse un regard étonné vers son adjoint. Sylvio a les yeux brillants de fatigue, comme un chien qui aurait traversé le pays pour retrouver ses maîtres.
— Qu’est-ce que tu as trouvé, bordel ?
Sylvio s’avance, tire une chaise à roulettes et s’effondre dessus. Il pose une feuille de papier sous le nez de son patron.
— Regardez, ce sont les nombres au dos des photos des maîtresses de Morval.
Sérénac baisse la tête et lit.
23-02. Fabienne Goncalves au cabinet ophtalmologique de Morval.
15-03. Aline Malétras au club Zed, rue des Anglais.
21-02. Alysson Murer sur la plage de Sercq.
17-03. L’inconnue en blouse bleue dans la cuisine de Morval.
03-01. Stéphanie Dupain sur le chemin de l’Astragale au-dessus de Giverny.
— Ça m’est venu tout d’un coup, en mettant mes notes au clair. Vous vous rappelez ce que Stéphanie Dupain nous a dit, tout à l’heure, à propos de Morval ?
— Elle a dit pas mal de choses.
Sérénac se mord la langue, son adjoint brandit une feuille, sur laquelle sans aucun doute il a déjà consigné mot pour mot les paroles de Stéphanie.
— Je vous lis ses propos exacts : « J’ai dû me promener avec Jérôme Morval deux fois. Peut-être trois. Nous avons simplement discuté. Le geste le plus osé qu’il ait tenté a consisté à me prendre la main. J’ai clarifié la situation, je ne l’ai jamais revu seul »…
— Et alors ?
— OK, maintenant, patron, vous vous souvenez de ce que je vous ai dit avant-hier soir, lorsque je vous ai téléphoné de l’hôpital ? Aline Malétras, la fille de Boston ?