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— À propos de quoi ?

— À propos de Morval !

— Qu’elle était enceinte.

— Et avant ?

— Qu’elle était sortie avec Morval, elle avait vingt-deux ans et des arguments, Morval dix de plus et du fric…

Sylvio Bénavides braque sur Sérénac des yeux de somnambule réveillé en sursaut :

— Oui, exact, mais elle a aussi précisé qu’elle était sortie avec Morval une quinzaine de fois !

Sérénac fixe les lignes qui se troublent sur son bureau.

15-03. Aline Malétras au club Zed, rue des Anglais.

03-01. Stéphanie Dupain sur le chemin de l’Astragale au-dessus de Giverny.

Son adjoint ne lui laisse pas le temps de souffler.

— Vous avez compris, maintenant. Stéphanie Dupain, 03 ; Aline Malétras, 15. C’était le code le plus stupide qui soit : c’est le nombre de fois où le couple adultère s’est rencontré qui est noté au dos de chaque photographie. Le détective privé, ou le paparazzi, a dû choisir le cliché le plus représentatif de la liaison parmi tous ceux dont il disposait.

Laurenç Sérénac observe son adjoint avec une admiration non feinte.

— Et je suppose que si tu es venu me voir, c’est que tu as déjà vérifié pour les autres filles…

— Exact, répond Bénavides. Vous commencez à me connaître. Je viens d’avoir Fabienne Goncalves au téléphone, elle est incapable de me donner le nombre de fois où elle est sortie avec son patron, mais à force de lui tirer les vers du nez elle a fini par me donner une fourchette, entre vingt et trente fois.

Sérénac siffle.

— Et Alysson Murer ?

— Notre brave petite Anglaise note tout sur un petit agenda, et elle garde tous ses petits agendas des années précédentes dans un tiroir. Elle a compté avec moi au téléphone car elle ne s’était jamais posé la question.

— Résultat des courses ?

— Le jackpot, elle a compté très précisément vingt et un rendez-vous !

— Génial ! J’adore les gens méticuleux qui notent tout.

Sérénac lance un clin d’œil complice vers son adjoint. Sylvio ne relève pas l’allusion et continue :

— Nous avons donc affaire à un détective privé particulièrement méticuleux, lui aussi. Pour être ainsi capable de comptabiliser chaque rendez-vous…

— Plus ou moins. À l’exception d’Alysson Murer, rien ne dit qu’il s’agisse du nombre exact. C’est un ordre de grandeur. Je suppose que c’est ce qu’on demanderait à un détective privé enquêtant sur les infidélités d’un mari : une fourchette approximative du nombre d’incartades hors du lit conjugal. Pour résumer, Sylvio, la bonne nouvelle, c’est qu’on ne va plus perdre de temps avec ce code. La mauvaise, c’est qu’il ne nous apprend strictement rien.

— Sauf qu’il reste les seconds chiffres : 01. 02. 03.

Sérénac plisse le front.

— Tu as une idée là-dessus ?

Bénavides la joue modeste.

— Quand on tire un fil, le reste vient avec. On sait que le premier chiffre n’est pas une date, mais qu’il concerne la nature de la relation entre Morval et ses maîtresses. Une information que le photographe donne à son commanditaire. À part le nombre de rencontres entre les amoureux, quel autre détail pourrait être utile à fournir ?

— Putain ! explose Sérénac. Bien entendu ! La nature de cette relation… Est-ce que Morval couchait avec ces filles ! Sylvio, t’es un…

Sylvio Bénavides coupe son patron pour avoir le privilège d’achever sa démonstration :

— Aline Malétras est tombée enceinte de Morval. Le photographe a inscrit 15-03. On peut donc supposer sans grand risque que 03 signifie que la fille en question couchait avec Jérôme Morval.

Un grand sourire s’affiche sur la figure de Laurenç Sérénac :

— Et que t’ont répondu tout à l’heure Fabienne Goncalves et Alysson Murer ? Parce que tu leur as demandé, bien entendu. Elles portent le dossard « 02 », toutes les deux…

Sylvio Bénavides rougit légèrement.

— J’ai fait comme j’ai pu, patron, c’est pas trop mon truc d’insister sur ces choses-là auprès d’une fille. Enfin, notre petite Anglaise, Alysson Murer, m’a juré sur la tête de la reine d’Angleterre qu’elle n’avait jamais couché avec son bel ami ophtalmo. La pauvre devait croire au mariage à Notre-Dame ou Canterbury… Quant à Fabienne Goncalves, elle a failli me raccrocher au nez, surtout que j’entendais ses gosses crier derrière elle, mais pour avoir la paix elle a fini par me confirmer qu’elle aussi avait toujours refusé de coucher. Juste des bisous et des caresses avec son boss, d’après elle, dit Sylvio en agitant la feuille de papier devant son nez en guise d’éventail. Si je résume, le deuxième chiffre du code, c’est donc en quelque sorte l’échelle de Richter des relations sexuelles de Morval. 03, le max, il couche ; 02, il flirte. 01… On peut en déduire qu’il ne se passe rien… On conte fleurette, mais le détective privé a beau épier avec son zoom, rien ! Pas d’adultère.

— OK, Sylvio, on est d’accord. On est face à un type qui était chargé d’espionner Morval et de rendre des comptes sur ses aventures extraconjugales. Fréquence des relations, nature des relations et photos en guise de preuves. On peut d’ailleurs penser que ces nombres au dos des photos ne sont pas réellement un code destiné à nous piéger, qu’ils sont juste une sorte d’abréviation utilisée par un pro. Mais je te repose la question, ça nous avance à quoi ?

La feuille de papier se tord dans les doigts de Sylvio.

— J’ai réfléchi à tout ça, patron. Pour moi, ce code, à condition de lui faire confiance, bien entendu, nous donne deux informations importantes. La première c’est que Stéphanie Dupain ne nous ment pas, elle n’était pas la maîtresse de Jérôme Morval… Et celui qui a commandé ces photos à un détective privé le savait !

— Patricia Morval ?

— Peut-être. Ou Jacques Dupain, pourquoi pas ?

— J’ai compris, Sylvio, j’ai compris, je commence à connaître le refrain. Pas de mobile ! Et si Jacques Dupain n’a pas de mobile, il n’a pas besoin d’alibi…

— Sauf qu’un alibi, coupe Sylvio, il en a un.

Sérénac soupire.

— Faites chier, à la fin. J’ai pigé. J’ai téléphoné au juge d’instruction il y a deux heures pour qu’on le libère de la prison d’Évreux. Jacques Dupain dormira chez lui à Giverny dès ce soir.

Avant que Sérénac ne s’aventure sur le terrain de ses convictions intimes, Sylvio Bénavides s’empresse de continuer :

— Mais le code nous donne une seconde information importante, patron. D’après ce code, sur les cinq filles en photo, seules deux ont couché avec Morval : Aline Malétras et la fameuse fille non identifiée, celle en blouse bleue dans le salon. 17-03.

— On est d’accord, confirme Sérénac. Dix-sept rencontres, et Morval se tapait cette fille à genoux devant lui. Où tu veux en venir ?

— Si on part de l’hypothèse que Jérôme Morval aurait eu un gosse, disons, il y a une dizaine d’années, eh bien, cette fille est la seule parmi ses maîtresses à pouvoir être la mère.

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La terrasse du restaurant l’Esquisse normande, dans un écrin de valérianes, de campanules et de pivoines, offre une jolie vue sur le village de Giverny. Lorsque la nuit tombe, les réverbères positionnés avec harmonie entres les plantes fleuries renforcent encore l’effet d’oasis impressionniste.

Jacques n’a pas touché à son entrée. Un carpaccio de foie gras frais à la fleur de sel. Stéphanie a commandé la même chose et goûte avec parcimonie, calant son appétit sur celui de son mari. Jacques est rentré il y a une heure environ, il devait être un peu plus de 21 heures, encadré par deux gendarmes, ils l’ont laissé là, dans la rue Blanche-Hoschedé-Monet, entre l’école et la maison.