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Jacques n’a rien dit, pas un mot. Il a signé leur bout de papier sans le regarder, a pris la main de Stéphanie, l’a serrée fort. Il ne l’a pas lâchée depuis, ou presque. Juste pour dîner. Seule sur la nappe, sa main semble orpheline, occupée à agacer les miettes.

« Ça va aller », l’a rassuré Stéphanie.

Elle avait réservé une table à l’Esquisse normande, elle n’a pas laissé le choix à son mari. Etait-ce une bonne idée ? se demande-t-elle. Y a-t-il encore de bonnes ou de mauvaises idées ? Non, rien d’autre que la sensation que c’est ainsi qu’il faut faire les choses, ainsi et à ce moment-là. La sensation qu’à l’Esquisse normande, ce serait mieux que chez eux. Que le cadre l’aiderait. Qu’il fallait une sorte de protocole. L’espoir qu’en terrasse, en public, Jacques ne ferait pas de scandale, ne s’effondrerait pas, resterait digne, comprendrait…

— C’est terminé, monsieur ?

Le serveur emporte le carpaccio. Jacques n’a pas dit un mot. Stéphanie fait la conversation pour deux, parle des enfants de l’école, de sa classe, du concours Theodore Robinson, des tableaux à rendre dans deux jours. Jacques écoute avec ce regard doux, comme toujours. Stéphanie se sent comprise. Elle s’est toujours sentie comprise par Jacques. Elle a toujours eu cette impression qu’il la connaissait par cœur. Par cœur, c’est le mot. Il a toujours aimé qu’elle parle des enfants de l’école. Comme si c’était une évasion qu’il tolérait… Les geôliers doivent sans doute aimer que les prisonniers leur parlent des oiseaux dans le ciel.

Le serveur dépose devant eux deux émincés de magret de canard aux cinq poivres. Jacques se fend d’un sourire et goûte. Il pose quelques questions évasives sur l’école. Il s’intéresse aux élèves, à leurs caractères, à leurs goûts. À l’exception de cette ridicule arrestation, Stéphanie est bien obligée de reconnaître que la vie est simple avec Jacques. Si calme. Si rassurante.

Cela ne change rien.

Sa décision est prise.

Même si Jacques la comprend mieux que quiconque, même si Jacques la protège, même si Jacques est incapable de lui faire du mal, même si Jacques l’aime à s’en crever les yeux, même si pas une seconde dans sa vie Stéphanie n’a douté de cet amour…

Sa décision est prise.

Elle doit partir.

Jacques sert du vin à sa femme puis s’en verse un demi-verre. Un bourgogne, pense Stéphanie. Elle a lu le nom sur l’étiquette, un meursault. Elle n’y connaît pas grand-chose en vin ; Jacques non plus n’a jamais bu, ou quasiment pas. Il est presque le seul, parmi ses amis chasseurs. Il mange, maintenant. Curieusement, cela rassure un peu Stéphanie. Elle a l’impression de s’inquiéter pour son mari comme on s’inquiète de la santé d’un proche. Par affection. Jacques se déride un peu, parle d’une maison qu’il a repérée dans les environs, une bonne affaire d’après lui. Elle le sait, Jacques travaille beaucoup, beaucoup trop, même, il tient son agence à bout de bras, il n’a pas eu de chance pour l’instant, il n’a décroché aucune grosse transaction, mais la chance peut tourner, la chance tournera forcément un jour, Jacques est obstiné. Jacques le mérite. Au fond, ça lui est si indifférent, tout cela. Changer de maison. Vivre avec un homme plus riche.

La main de Jacques rampe sur le coton blanc brodé, recherche à nouveau les doigts de Stéphanie.

L’institutrice hésite. Il serait tellement plus facile de tout lui faire comprendre sans rien dire, par une simple accumulation de gestes anodins, une main qu’on ne prend pas, une caresse qu’on ne rend pas, un regard qu’on détourne. Mais Jacques ne comprendrait pas. Ou plutôt si, il comprendrait, mais cela ne changerait rien. Il l’aimerait tout de même. Davantage encore, même.

Les doigts de Stéphanie fuient, se perdent dans ses cheveux, crissent au toucher d’un ruban d’argent. Tout le corps de l’institutrice en frissonne. Elle se sent ridicule.

Pourquoi ?

Pourquoi éprouve-t-elle ce besoin si insupportable de tout quitter ?

Stéphanie vide son verre de vin et sourit pour elle-même. Jacques continue de parler de cette maison sur les bords de l’Eure, des brocanteurs de la vallée qu’il faudrait aller visiter pour la meubler… Stéphanie écoute distraitement. Pourquoi fuir… La réponse à ses questions est si banale. Vieille comme le monde. La maladie des jeunes filles qui se rêvent autrement : cette soif d’amour de la Bérénice d’Aragon. L’ennui insupportable de la femme qui n’a pourtant rien à reprocher à l’homme à côté duquel elle vit… Aucune excuse, aucun alibi. Juste l’ennui, cette certitude que la vie est ailleurs. Qu’une complicité parfaite existe autre part. Que oui, ces lubies ne sont pas des détails mais l’essentiel… Que rien d’autre ne compte que de pouvoir partager le même émoi devant un tableau de Monet, ou des vers d’Aragon.

Le serveur escamote avec une discrétion professionnelle leurs assiettes.

— Non, glisse Jacques, nous ne souhaitons pas recommander du vin. Juste les desserts.

La main de Stéphanie finit par se poser sur la table, aussitôt happée par celle de Jacques. Les jeunes filles, pense l’institutrice, se résignent toujours, restent, vivent tout de même, heureuses sans doute, ou pas ; elles deviennent progressivement incapables de faire la différence. Au final, c’est plus simple ainsi, bien évidemment. Renoncer.

Et pourtant… Et pourtant… Cette sensation en Stéphanie s’incruste, tellement tenace, tellement insistante : ce qu’elle ressent est unique. Inédit. Différent.

Deux coupes de glaces et sorbets, décorées de feuilles de menthe, atterrissent devant eux. Jacques, à nouveau, ne dit plus rien. Stéphanie a décidé qu’elle parlerait après le dessert. À la réflexion, ce n’était pas une bonne idée, de dîner à l’Esquisse normande. Cette sinistre attente semble étirée dans une longueur infinie, comme filmée au ralenti. Jacques doit penser à autre chose, à l’arrestation, à la prison, à l’inspecteur Sérénac. Ruminer sa honte. Il y a de quoi.

Se doute-t-il ? Oui, sans doute. Jacques la connaît tellement.

Stéphanie dévore le sorbet pomme rhubarbe. Elle a besoin de force. De tant de force. Est-elle un tel monstre qu’elle ne peut attendre un autre soir ?

Jacques sort de prison, éprouvé, humilié comme jamais.

Pourquoi lui annoncer ce soir ?

Pour s’engouffrer dans la faille ; se faufiler, un peu honteuse, sur le champ de bataille, parmi les cadavres ; profiter que la maison brûle pour sauver sa peau. Est-elle la plus sadique des épouses ?

Elle a besoin de force.

Ses pensées se tournent vers Laurenç, bien entendu. La complicité parfaite tant espérée. Est-ce un leurre, cette certitude quasi instantanée que celui qui se tient devant vous, vous deviez le rencontrer, que vous ne serez heureuse qu’avec lui et avec personne d’autre, que seuls ses bras peuvent vous protéger, que seule sa voix peut vous faire vibrer, que seul son rire pourra vous faire tout oublier, que seul son sexe pourra vous faire autant jouir ?

Cette certitude est-elle encore un de ces pièges de la vie ?

Non.

Elle sait que non.

Elle se lance.

Le plongeon dans le vide.

L’inconnu.

La chute sans fin, comme dans Alice, de Lewis Carroll. Fermer les yeux et croire au pays des merveilles.

— Jacques, je vais te quitter.

- DOUZIÈME JOUR -