24 mai 2010
(Musée de Vernon)
Égarement
Les richesses du musée de Vernon sont largement sous-estimées, sans aucun doute à cause de l’ombre étouffante de celles de Giverny. L’ouverture du musée des Impressionnistes, en 2009, n’a rien arrangé. Pour ma part, au tumulte des musées de la rue Claude-Monet, je préfère de loin le calme de cette somptueuse bâtisse normande sur les quais de la Seine à Vernon. Question d’âge, vous allez me dire. Je souffle dans le hall, j’ai péniblement traversé la cour pavée, atteint l’entrée en m’arc-boutant sur la canne.
Je lève les yeux. Le fameux tondo de Claude Monet trône dans le hall d’accueil, ils l’ont placé ainsi en évidence, à l’occasion de l’opération « Normandie impressionniste » : un « Nymphéas », une peinture ronde de près d’un mètre de diamètre. Dans son cercle d’or un peu vieillot, on dirait un miroir de grand-mère. C’est, paraît-il, l’un des trois tondos de Monet exposés dans le monde ! Il a été offert au musée de Vernon par Claude Monet lui-même, en 1925, un an avant sa mort…
La très grande classe, non ?
Vous imaginez ! C’est la fierté, à Vernon. C’est le seul musée du département de l’Eure à posséder des toiles de Monet, et pas n’importe lesquelles. Même si le cadre d’or du tondo est un peu kitch, je défie quiconque de ne pas être attiré par ses teintes claires de lait, de craie, comme un hublot sur un Eden pastel. Quand je pense à ces touristes qui s’extasient comme des moutons dans le village d’à côté et se pavanent devant des reproductions…
Enfin, je ne vais pas me plaindre, si cela devenait la transhumance ici aussi, à Vernon, je serais la première à encore grogner. Je progresse de quelques pas sur les dalles de terre cuite du hall. Pascal Poussin passe devant moi en coup de vent : j’ai tout de suite reconnu le directeur du musée, on raconte qu’il est l’un des plus grands spécialistes de Monet et des « Nymphéas » en France, avec l’éternel Achille Guillotin, le type du musée de Rouen. J’ai lu quelque part qu’il est l’un des piliers de l’opération « Normandie impressionniste ». Une huile… c’est le cas de le dire. Enfin, vous n’êtes pas obligés de sourire.
Poussin me salue sans ralentir son allure, il se rappelle sans doute vaguement mon visage ; s’il se concentrait, il ferait le lien entre cette vieille femme qu’il croise et celle qui vint jadis discuter « Nymphéas » avec lui…
C’était il y a longtemps.
— Qu’on ne me dérange pas ! lance Pascal Poussin à la secrétaire dans l’entrée. J’ai rendez-vous avec deux policiers du commissariat de Vernon… Je n’en aurai pas pour très longtemps.
Le directeur s’arrête et inspecte machinalement le hall de son musée. Au sol, des coccinelles peintes indiquent le cheminement entre les pièces. Au bas de l’escalier, des sculptures informes sont entassées, faute de place ailleurs. Pascal Poussin fronce un sourcil agacé, puis referme derrière lui la porte de son bureau. Par la vitre de la porte d’entrée, j’observe devant le musée la Tiger Triumph T100 de l’inspecteur Sérénac. La moto est garée sur les pavés de la cour intérieure… Décidément, le monde des « Nymphéas » est petit, aussi petit qu’un étang.
Je soupire. Je vais faire comme les autres, je vais donc suivre les coccinelles au sol. L’archéologie locale, à laquelle est consacré tout le rez-de-chaussée, m’emmerde. Je regarde l’escalier qui mène aux étages, là où sont exposées les collections des paysagistes et des artistes contemporains. L’escalier monumental est une autre fierté de ce musée, il faut dire que rien ne manque. Des sculptures de marbre du genre chevaux qui ruent et archers qui bandent sont posées en vrac, une marche sur quatre, sous d’immenses tableaux d’archiducs, de connétables et de princes oubliés dont plus personne ne voudrait chez soi. Je m’inquiète. Ils en sont si fiers, de leur escalier, qu’il n’est même pas sûr que leur ascenseur fonctionne, dans ce musée de l’oubli…
Pendant que Pascal Poussin examine avec attention chaque angle de la boîte de peinture Winsor & Newton, Sérénac et Bénavides guettent le moindre de ses gestes. Au point mort où ils en sont dans l’enquête, ils mobilisent tous les experts possibles. On leur a présenté Pascal Poussin comme l’autre spécialiste incontournable de tout ce qui touche à la peinture impressionniste, en particulier en Normandie. Le directeur du musée leur a fait le coup du type débordé, mais a tout de même accepté de consacrer à la police quelques minutes. Le personnage devant eux correspond tout à fait au profil que Bénavides avait imaginé au téléphone : grand, mince, costume gris et cravate pastel ; le genre de VRP de l’art à finir directeur du Louvre… ou rien !
— C’est un bel objet, messieurs. Une pièce bien conservée mais qui date d’une bonne centaine d’années. Elle ne vaut pas une fortune, loin de là, mais elle pourrait intéresser des collectionneurs. Elle correspond au modèle que devaient utiliser les peintres américains au début du siècle, mais depuis, Winsor & Newton, la marque au dragon, est devenu la référence mondiale. N’importe quel peintre un peu snob ou nostalgique rêverait d’y ranger ses pinceaux.
Bénavides et Sérénac sont installés dans deux fauteuils d’époque en velours rouge moins confortables que leur lustre ne pourrait le laisser croire. Les pieds de bois laqués noirs menacent de se rompre au moindre faux mouvement.
— Monsieur Poussin, demande Laurenç Sérénac, pensez-vous qu’il puisse encore exister sur le marché des toiles de Monet ? Des « Nymphéas » en particulier…
Le directeur du musée a reposé la boîte.
— Que voulez-vous dire exactement, inspecteur ?
— Eh bien, par exemple, est-ce qu’on peut imaginer qu’un habitant de la région de Vernon ait pu bénéficier d’un tableau offert par Monet ? Pourquoi pas un des deux cent soixante-douze « Nymphéas » ?
La réponse fuse :
— Claude Monet, lorsqu’il s’est installé à Giverny, était un peintre reconnu. Chacune de ses œuvres appartenait déjà au patrimoine national. Monet donnait très rarement des tableaux, qui valaient une petite fortune.
Il précise, de toutes ses dents blanches :
— Il a accepté une très rare entorse à ce principe pour le musée de Vernon. C’est d’ailleurs ce qui fait la valeur exceptionnelle de notre tondo.
La réponse semble satisfaire Sérénac. Pas Sylvio Bénavides, qui repense aux commentaires exaltés du conservateur du musée des Beaux-Arts de Rouen :
— Excusez-moi encore, mais Monet a dû en permanence négocier avec ses voisins, les habitants de Giverny, pour aménager son étang, pour conserver les paysages tels qu’il voulait les peindre… Est-il inenvisageable qu’il ait pu acheter l’accord des voisins… contre la promesse d’une toile ?
Poussin ne cache pas son agacement. Il consulte ostensiblement sa montre.
— Écoutez, inspecteur. La période des impressionnistes, ce n’est pas la préhistoire ! Au début du siècle, il existait des journaux, des actes notariés, des comptes rendus de conseils municipaux… Toutes ces pièces ont été examinées par des dizaines d’historiens de l’art. Aucun, absolument aucun troc de ce type n’a jamais été mis au jour… Après cela, on peut toujours raconter ce qu’on veut !
Le directeur fait mine de se lever. Cet empressement à écourter leur conversation finirait presque par intriguer Bénavides. Il attend vainement un secours de la part de Laurenç Sérénac.
— Et un vol ? lance Sylvio.
Pascal Poussin soupire.
— Je ne vois pas où vous voulez en venir. Claude Monet fut un homme organisé et lucide jusqu’à la fin de sa vie. Ses tableaux étaient recensés, classés, notés. À sa mort, son fils Michel n’a jamais signalé la moindre toile manquante…