Выбрать главу

Les doigts du directeur du musée dansent une gigue énervée sur la boîte de peinture.

— Inspecteur, si vous n’êtes pas capable de résoudre un crime qui s’est déroulé il y a une semaine, je doute que vous puissiez trouver la clé d’un hypothétique vol qui se serait produit avant 1926…

Crochet du droit… Bénavides encaisse. Sérénac monte à son tour sur le ring :

— Monsieur Poussin… Je suppose que vous avez entendu parler de la fondation Theodore Robinson ?

Le directeur du musée semble un instant décontenancé par l’arrivée de ce renfort. Il tortille son nœud de cravate.

— Bien entendu… Elle fait partie des trois ou quatre principales fondations de promotion de l’art dans le monde.

— Et qu’en pensez-vous ?

— Comment ça, ce que j’en pense ?

— Vous avez déjà eu affaire à cette fondation ?

— Évidemment ! Quelle question ! La fondation Robinson est incontournable pour tout ce qui touche à l’impressionnisme. Les trois « pro », comme le précise leur slogan : prospection, protection, promotion…

Bénavides opine de la tête, Poussin poursuit :

— Un bon tiers des toiles exposées un jour dans le monde doivent passer par elle. Une telle fondation se fiche bien du musée de Vernon, vous vous en doutez, mais pour des opérations de plus grande envergure… Tenez, il y a encore quinze jours, j’étais à Tokyo pour l’exposition internationale « Montagnes et sentiers sacrés », et qui en était le principal sponsor ?

— La fondation Robinson ! fait Sérénac comme s’il répondait à la question d’un jeu télévisé. C’est un peu la pieuvre, cette fondation, non ?

Le directeur du musée s’étrangle dans sa cravate.

— Comment ça, « la pieuvre » ?

C’est Bénavides qui enchaîne :

— Eh bien, pour quelqu’un qui n’y connaît pas grand-chose en peinture, on pourrait avoir l’impression que cette fondation, qui brasse des millions, s’intéresse davantage aux affaires juteuses qu’à la défense noble et désintéressée de l’art…

Bénavides se redresse, en souriant d’un air faussement naïf. Il constate avec plaisir que le tandem qu’il forme avec Sérénac s’améliore, comme un double au tennis qui gagne en expérience. Jouer l’intox. Pascal Poussin commence à perdre ses nerfs. Il jette un œil à sa montre et répond avec agacement :

— Eh bien, pour quelqu’un comme moi qui y connaît quelque chose en peinture, la fondation Theodore Robinson est une vieille et respectable institution, qui a non seulement su remarquablement s’adapter au marché de l’art international, mais a par ailleurs toujours conservé son ambition initiale, c’est-à-dire la prospection de nouveaux talents, et ce dès leur plus jeune âge…

— Vous voulez parler du concours « Peintres en herbe » ? coupe Sérénac.

— Entre autres… Vous n’imaginez pas le nombre de talents aujourd’hui reconnus dans le monde que la fondation a su détecter !

— Ainsi, la boucle est bouclée, conclut Sérénac, en résumé, la fondation Robinson maîtrise à la fois ses placements et ses investissements…

— Exactement, inspecteur ! Y a-t-il le moindre mal à cela ?

Sérénac et Bénavides hochent la tête de concert en un duo parfaitement synchrone. Poussin consulte à nouveau sa montre et se lève.

— Bien, fait-il en tendant la boîte de peinture. Comme je vous l’avais dit, inspecteurs, je n’ai pas pu vous apprendre grand-chose que vous ne sachiez déjà.

C’est le moment ! Sylvio Bénavides tente de décocher son ultime flèche :

— Une dernière question. Monsieur Poussin, pouvez-vous nous parler des « Nymphéas en noir » ? Ce dernier tableau que Monet aurait peint, quelques jours avant de mourir. Selon le reflet des couleurs de sa propre mort…

Pascal Poussin le toise d’un air désolé, comme on écoute un enfant qui raconte qu’il a croisé des elfes dans le jardin.

— Inspecteur, l’art n’est pas une affaire de contes et de légendes. L’art est devenu une affaire, tout simplement. Cette rumeur d’autoportrait funèbre n’a pas le moindre fondement, il n’existe pas le plus petit indice pour attester sa réalité, si ce n’est l’imagination d’illuminés, qui croient également qu’un fantôme hante les couloirs du Louvre ou que la véritable Joconde se cache dans l’Aiguille creuse d’Étretat !

Uppercut ! Bénavides est sonné. Sérénac hésite un instant à rester sagement derrière les cordes. Tant pis, il s’élance dans l’arène :

— Je suppose, monsieur Poussin, que la présence dans les ateliers et la maison de Monet de plusieurs dizaines de toiles de maîtres, qui dormiraient dans la poussière des greniers ou des placards, c’est également une légende villageoise…

L’œil de Pascal Poussin brille étrangement, comme si Sérénac avait profané un dangereux secret.

— Qui vous a raconté ça ?

— Vous n’avez pas répondu à ma question, monsieur Poussin.

— Non, c’est vrai. La maison et les ateliers de Monet sont des endroits privés. Même si j’ai souvent visité ces lieux en tant qu’expert, vous comprendrez aisément qu’une réponse à votre question relève du secret professionnel. Par contre, permettez-moi également d’insister. Qui a bien pu vous raconter cela ?

Sérénac sourit de toutes ses dents.

— Monsieur Poussin, vous comprendrez aisément que cela aussi relève du secret professionnel !

Pendant quelques secondes, un pesant silence s’abat sur la pièce. Les deux inspecteurs finissent par se lever et les chaises d’époque en grincent de soulagement. Le directeur du musée les raccompagne avec une attention pressée puis referme la porte derrière eux.

— Pas bavard, le directeur, commente Bénavides dans le hall, tout en levant les yeux vers le tondo de « Nymphéas ».

— Plutôt pressé, j’ajouterais. Dis donc, Sylvio, tu m’as l’air d’avoir progressé, en termes de connaissances artistiques… On dirait que tes centres d’intérêt ne se limitent plus aux seuls barbecues…

Bénavides choisit de prendre la remarque comme un compliment.

— Je me documente, patron… J’essaye de croiser mes informations, puisées aux meilleures sources. Mais ce n’est pas pour autant que j’y vois plus clair. Au contraire !

Ils sortent et marchent dans la cour pavée du musée. Devant eux, quelques péniches remontent la Seine. Sur la rive droite, l’étrange maison du Vieux Pont, en équilibre depuis des siècles au-dessus du fleuve entre deux piles abandonnées, semble sur le point de s’effondrer dans l’eau grise.

— Tu as encore ta feuille et tes trois colonnes ? demande Sérénac.

Sylvio rougit en tirant de sa poche une feuille de papier.

— Euh, patron, hier soir, j’ai tenté autre chose, une autre façon d’agencer tous les indices. C’est juste un brouillon, mais…

— Montre-moi ça ! fait Sérénac.

L’inspecteur laisse à peine le temps à son adjoint de déplier la feuille avant de la lui arracher des mains. Il baisse les yeux, découvre un triangle griffonné dans lequel différents noms ont été inscrits. Il se passe la main dans les cheveux, perplexe.

— C’est quoi encore, Sylvio, cette foutue pyramide ?

— Je… j’en sais rien, bredouille Bénavides, juste une autre façon de penser cette affaire peut-être. On est depuis le début de cette histoire face à trois séries d’indices qui partent dans trois directions différentes, les « Nymphéas », les amantes de Morval et les gosses. C’est, disons, une méthode différente pour tout formaliser. Pourquoi ne pas imaginer que plus on se rapproche du centre du triangle, plus l’indice de culpabilité est fort…