Stéphanie frissonne. Garde le silence. Ni son cou ni son visage ne pivotent. Elle n’en a pas besoin, elle l’a reconnu.
Le bruit d’un moteur ?
Une simple odeur ?
Elle se contente de poser ses mains à plat sur le pupitre de bois devant elle. Les mains de l’inspecteur serrent plus fermement la taille mince de l’institutrice. Son corps se rapproche encore, il sent le souffle de la jeune femme. Son regard ne peut se détacher des fines gouttes de sueur qui perlent entre son oreille et son cou.
Ses mains remontent, l’une glisse le long du dos courbé, pendant que l’autre s’aventure à plat sur le ventre de Stéphanie, accompagnant sa respiration courte. Les deux mains montent encore. Elles se rejoignent presque lorsqu’elles se posent sur les seins de la jeune femme. Les doigts agacent de longues secondes les formes plongeantes, comme s’ils cherchaient à mémoriser leur galbe, avant de se refermer sur elles.
Le visage de Laurenç se colle au profil moite de l’institutrice. Une oreille, une nuque humides. Ils ne forment plus qu’un. Le jean de l’inspecteur s’est collé à la robe de lin de Stéphanie. Désir tendu. Elle suffoque.
Ils demeurent ainsi longtemps. Seules vivent les mains, qui sans même avoir pris le temps de s’introduire entre le tissu et la peau, pétrissent la poitrine.
Stéphanie incline la tête, juste un peu, juste assez pour que celle de Laurenç glisse jusqu’à sa bouche. Elle murmure, souffle plus qu’elle ne prononce :
— Je suis libre, Laurenç. Je suis libre. Emmène-moi.
Les mains de l’inspecteur, lentement, redescendent, s’ouvrent, se déploient comme pour ne pas oublier un millimètre de peau. Elles parviennent à la taille, ne s’y arrêtent pas, descendent encore.
Un instant, un instant seulement, le corps courbé de Laurenç se détache de celui de Stéphanie. Juste le temps que les deux mains avides agrippent le pan de la robe et le troussent jusqu’à la taille, avant que son bassin n’écrase à nouveau les reins de l’institutrice, piégeant le tissu froissé entre elle et lui, laissant tout loisir aux mains de Laurenç de caresser les cuisses nues, de doucement les écarter.
— Emmène-moi, Laurenç, murmure encore la voix tremblante de Stéphanie. Je suis libre. Emmène-moi.
— Alors ? demande Paul à Fanette. Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
Fanette referme derrière elle la porte de la classe de l’école. Son visage est livide. Paul se doute que ça ne présage rien de bon.
— Dis donc, ça n’a pas été long. Qu’est-ce qu’elle t’a dit, la maîtresse ? Elle t’a crue, pour James ? Elle ne t’a pas disputée, tout de même ?
Aucune réponse.
Jamais, auparavant, Paul n’avait vu sur le visage de Fanette une telle détresse. Soudain, sans même lui parler, Fanette s’enfuit en courant. Neptune se lève brusquement de sous son tilleul et galope à ses côtés.
Paul hésite à faire de même. Il crie, avant que Fanette ne disparaisse :
— Tu lui as parlé ?
— Noooon…
Le seul mot prononcé par la fillette, dans un torrent de larmes qui suffirait à inonder la pente de la rue Blanche-Hoschedé-Monet.
L’autocar du conseil général dépose le commissaire Laurentin sur la place centrale de Lyons-la-Forêt. Pendant tout le trajet, le pare-brise du véhicule a offert au commissaire une vue panoramique de l’envoûtante hêtraie qui entoure la commune, puis de l’enfilade de maisons normandes à colombages qui parfume le lieu d’une nostalgie de siècle dernier, comme si le village n’avait été conservé en l’état que pour y tourner des adaptations des nouvelles de Maupassant ou des romans de Flaubert.
Le regard du commissaire Laurentin s’arrête un instant sur la fontaine de la place centrale, juste à côté des halles imposantes. La jolie fontaine de pierre ne fait pas son âge… Et pour cause. Elle a été entièrement construite il y a une vingtaine d’années, pour les besoins du film de Chabrol sur Emma Bovary.
Du faux ! Du toc !
Le commissaire ne peut cependant éviter de faire le rapprochement entre le destin tragique d’Emma Bovary, ce sentiment d’ennui ordinaire, cette impression d’une autre vie possible qui vous serait refusée, et toutes les informations qu’il a recueillies depuis quelques jours sur Stéphanie Dupain. Tout en quittant la place centrale du village, le commissaire Laurentin se raisonne. Un tel parallèle est ridicule, il a passé l’âge des amalgames romantiques. Le commissaire Laurentin progresse d’un bon pas. La maison de retraite Les Jardins se situe un peu au-dessus de Lyons, on y accède par une pente raide, en bordure de forêt.
Le linoléum bleu pastel du hall d’entrée brille comme si on le brossait toutes les heures. La plupart des pensionnaires occupent leur fin d’après-midi, et sans doute le reste du temps, dans une grande salle sur sa gauche. Un immense écran plasma semble allumé en permanence devant une trentaine de résidents immobiles. Endormis. Perdus dans leurs pensées. Les plus actifs mâchent mollement les biscuits d’un goûter servi il y a une heure, en attendant le repas du soir.
Éloge de la lenteur.
Une infirmière un peu forte traverse la pièce avec la souplesse d’un gérant de magasin de porcelaine et s’avance vers lui.
— Monsieur ?
— Commissaire Laurentin. J’ai appelé ce matin. Je souhaiterais rencontrer Louise Rosalba.
L’infirmière sourit. Une petite broche dorée indique son prénom, Sophie.
— Oui, je me souviens. Louise Rosalba est prévenue. Elle vous attend. Louise a beaucoup de mal à s’exprimer depuis quelques années, mais ne vous y fiez pas, elle a encore toute sa tête, elle comprend parfaitement ce qu’on lui demande. Chambre 117. Ne soyez pas trop brusque, commissaire… Louise a cent deux ans, et cela fait bien longtemps qu’elle n’a pas reçu de visite.
Le commissaire pousse la porte de la chambre 117. Louise Rosalba est orientée de trois quarts et observe le parking, juste au-dessous de sa fenêtre. Fixement. Une Audi 80 se gare, un couple sort de la voiture. La femme porte un bouquet de fleurs, deux jeunes enfants chahutent en refermant la portière. Laurentin a l’impression que le flux des visites pour les autres pensionnaires rythme le quotidien de la centenaire.
— Louise Rosalba ?
La vieille femme tourne son visage ridé. Laurentin sourit.
— Je suis le commissaire Laurentin. Sophie, l’infirmière, a dû vous parler de ma visite, ce matin. Je… je suis désolé, je suis venu faire appel à vos souvenirs. De très vieux souvenirs, des souvenirs sans doute pas très agréables. Je suis venu vous parler de la mort de votre fils, votre fils unique, Albert. C’était… en 1937…
Les mains de dentelle tremblent entre les plis de la couverture posée sur ses genoux. Les yeux clairs se mouillent. Louise ouvre la bouche mais aucun son ne sort.
Aux murs, aucun crucifix n’est accroché, aucune photographie d’enfants, de petits-enfants, d’arrière-petits-enfants en robe de baptême ou en aube de communiant ; aucune procession de mariage. Les murs nus sont simplement décorés de la jolie reproduction d’une toile de Monet, La Demoiselle à l’ombrelle : une élégante mère de famille y promène son enfant dans un champ où explose le rouge d’une pluie de coquelicots, quelque part dans les environs d’Argenteuil.
— J’ai… continue le commissaire Laurentin. J’ai des questions précises à vous poser. Ne bougez pas, je… je vais aider votre mémoire.
Le commissaire se penche et sort de son sac une photographie de classe en noir et blanc : « École de Giverny - 1936-1937 ».
Il pose le cliché sur les genoux de Louise. Les yeux de la centenaire semblent fascinés par la reproduction.