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— C’était Albert ? demande le commissaire en désignant le garçon assis au deuxième rang. C’était bien lui ?

Louise hoche la tête en signe de confirmation. Quelques larmes coulent sur la photographie, comme s’il s’était mis à pleuvoir sur la cour d’école, mais que les enfants, dociles, n’osaient pas bouger un cil, patients devant l’objectif d’un photographe méticuleux.

— Vous n’avez jamais cru qu’il s’agissait d’un accident ? C’est bien cela ?

— N… non, articule Louise.

Elle déglutit longuement.

— Il n’était… pas seul. Pas seul… Près de la… de la riv… rivière…

Le commissaire tente de contrôler son agitation intérieure. Il repense aux conseils de l’infirmière. Ne pas brusquer Louise.

— Savez-vous qui était avec votre fils ?

Louise acquiesce, doucement. La voix du commissaire devient plus hésitante. Une tension extrême semble remplir l’air de la minuscule chambre, comme si ouvrir le coffre de ces vieux souvenirs libérait un gaz inflammable à même de faire exploser la pièce à la première maladresse.

— C’est… c’est cette personne, celle qui était avec Albert près du ruisseau, qui a tué votre fils ?

Louise se concentre sur les mots prononcés par le commissaire et acquiesce encore. Un lent mouvement de cou, sans équivoque.

— Pourquoi n’avoir rien dit ? Pourquoi, à l’époque, ne pas l’avoir accusée ?

Il tombe maintenant une averse sur la cour d’école de Giverny. Le papier se gondole. Les enfants de la classe, toujours sages comme des images, ne bronchent pas.

— Pers… personne… ne… me… me… croyait… même… même mon… ma… mari…

La centenaire semble avoir fourni un effort démesuré pour prononcer ces quelques mots. La peau flasque qui pend sous son cou tremble comme le fanon d’un volatile de basse-cour. Le commissaire Laurentin comprend qu’il doit la ménager, poser les questions et suggérer les réponses, pour que Louise n’ait qu’à confirmer ou infirmer les hypothèses qu’il lui soumet d’un geste ou d’une syllabe.

— Par la suite, vous avez déménagé ? Il n’était pas possible de rester… Puis votre mari est décédé… Vous êtes restée seule ?

Louise hoche lentement le cou en signe d’accord. Le commissaire se penche vers la centenaire, sort un mouchoir de sa poche et essuie avec délicatesse la photographie de classe.

— Et ensuite ? continue Laurentin d’une voix qui peine à masquer son émotion. Cette personne, cette personne qui était avec votre fils au bord de la rivière… Ensuite, cette personne a commis un nouveau crime, c’est cela ? Plusieurs, peut-être ? Cette personne a recommencé ? Cette personne recommencera ?

Louise Rosalba respire mieux tout d’un coup, comme si le commissaire venait de lui enlever un poids qui lui pesait sur la poitrine depuis une éternité.

Elle acquiesce de la tête.

Mon Dieu…

Des frissons parcourent les bras du commissaire Laurentin. Pour lui non plus, ces brusques accélérations cardiaques ne sont pas recommandées, mais dans l’immédiat il se fiche des conseils de son cardiologue, seules comptent ces stupéfiantes révélations, enfouies dans la mémoire d’une femme depuis près de soixante-quinze ans. Il avance la photographie plus près des doigts de Louise.

— Cette… cette personne dont nous parlons, elle aussi est assise sur les bancs de l’école, n’est-ce pas ? Pou… pouvez-vous me la montrer ?

Les doigts de Louise tremblent plus encore. Laurentin place avec douceur sa paume sur le poignet de la centenaire, tout en se gardant bien d’accentuer la pression, de le diriger dans un sens ou dans un autre. Les doigts fripés se déplacent au-dessus de la photo de classe, puis, lentement, l’index de Louise se pose sur un visage.

Le commissaire sent son cœur s’emballer.

Mon Dieu, mon Dieu…

Une immense bouffée de chaleur l’enveloppe. Il serre plus fort encore la main de Louise. Son cœur s’échappe, il faut qu’il se calme.

— Merci. Merci…

Il souffle doucement, l’excitation retombe un peu. Le commissaire Laurentin se laisse envahir par ce sentiment étrange : la contradiction entre la dimension irrationnelle de cette révélation, de ce témoignage, de cette accusation, et sa logique pourtant implacable. Désormais, il sait qui a assassiné le petit Albert Rosalba. En conséquence, il sait également qui a assassiné Jérôme Morval. Qui et pourquoi.

Son cœur reprend petit à petit un battement normal, mais il ne parvient pas à repousser cette dérisoire satisfaction, cet inutile orgueil d’avoir enfin la preuve qu’il ne s’est pas trompé, qu’il ne s’est pas laissé abuser.

D’avoir raison, avant les autres.

Son regard se perd par la fenêtre, au-delà du parking, vers la hêtraie sombre dont on devine l’orée.

Que faire, maintenant ?

Retourner à Giverny ?

Retourner à Giverny et retrouver Stéphanie Dupain ? Avant qu’il ne soit trop tard ?

À cette seule dernière pensée, son cœur bat à nouveau à se rompre. Son cardiologue serait furieux.

- 67 -

22 h 53. Je regarde la lune.

Vue de la fenêtre du donjon du moulin des Chennevières, elle paraît immense, presque à portée de main.

Rassurez-vous, je ne suis pas dingue. Ce n’est pas une illusion d’optique. Ils en ont parlé à France Bleu Haute-Normandie et même à la télévision régionale, ils ont expliqué qu’aujourd’hui la pleine lune est la plus grande de l’année. À son périgée, comme ils ont dit, c’est-à-dire que cette nuit, d’après ce que j’ai compris, la Lune se rapproche au plus près de la Terre… J’ai retenu de ce qu’ils ont expliqué que la Lune ne suit pas un cercle autour de la Terre, mais une ellipse… Il y a donc un jour où la pleine lune est la plus éloignée de la Terre et un jour où elle est la plus proche…

C’est ce soir ! D’après eux, à l’œil nu, vue de la Terre, la Lune devient plus grosse. C’est ce qu’ils ont affirmé juste après la météo, au moment de l’éphéméride. Le périgée. Une fois par an…

La clarté nocturne baigne les toits de Giverny dans une atmosphère étrange. Un artiste motivé pourrait presque sortir son chevalet et peindre toute la nuit, sans lumière artificielle. Combien sommes-nous, en ce même instant, à regarder le même clair de lune ? À avoir écouté la radio, regardé la télévision, et à avoir obéi. Un spectacle à ne pas rater, à ce qu’ils ont dit ! Des milliers, des dizaines de milliers, sûrement.

Décidément, je suis bien nostalgique aujourd’hui… Après mon pèlerinage au musée de Vernon, voilà que je passe ma nuit sous ma fenêtre. Je ne vais pas tenir longtemps ainsi, à ce rythme.

Cela dit, je n’en ai pas l’intention. Croyez-moi, c’est un véritable privilège que de pouvoir connaître la date de la fin et de pouvoir ainsi savourer les dernières heures, la dernière nuit, la dernière lune.

Demain, tout sera terminé !

C’est décidé. Il me reste juste à choisir le moyen.

Poison ? Arme blanche ? Arme à feu ? Noyade ? Asphyxie ?

Ce ne sont pas les possibilités qui me manquent.

Ni le courage. Ni la détermination. Ni la motivation.

J’observe encore le village qui s’endort. Les réverbères et les dernières fenêtres éclairées du village, dans la nuit pâle, me rappellent les fleurs jaunes de mes « Nymphéas » noirs, comme autant de phares fragiles perdus dans un océan de ténèbres.

Les flics ont échoué, ils n’auront rien compris. Tant pis pour eux.

Demain soir, tout se terminera par un dernier cadavre, comme une parenthèse définitivement refermée.