Point final.
C’est la première fois que Fanette contemple une lune aussi grosse. On dirait une planète ou une sorte de soucoupe volante qui va se poser là-bas, dans les arbres, sur le coteau. Sa maîtresse a bien eu raison de leur dire de veiller tard. Elle leur a expliqué, l’ellipse, le périgée, elle a dessiné des schémas compliqués au tableau, avec des flèches et des chiffres.
Fanette n’a pas l’heure, mais il lui semble qu’il doit être au moins 23 heures. Vincent est rentré chez lui, depuis, disons, une heure, elle dirait.
J’ai cru qu’il allait passer la nuit sous ma fenêtre, à m’écouter, à ne pas vouloir me lâcher la main.
Enfin, il est parti.
Ouf !
Fanette voulait être seule, seule avec cette lune géante, comme une grande sœur. Une grande sœur qui habite loin, qui va l’inviter chez elle.
Ce soir, Fanette a terminé son tableau. D’habitude, elle n’aime pas jouer les vaniteuses, elle n’y croit pas beaucoup, au fond, quand tout le monde lui dit que ce qu’elle dessine est génial, mais là… Oui, oui, elle peut bien le dire à la lune, elle est fière des couleurs qu’elle a posées sur la toile, de ce mouvement de l’eau du ruisseau qui traverse son tableau, de ces lignes de fuite qui partent dans tous les sens. Elle avait tout dans la tête, depuis longtemps, mais jamais elle n’aurait cru pouvoir mettre ça en peinture… Elle a caché le tableau sous le lavoir, Paul ira le chercher demain, le donnera à la maîtresse.
Paul, je peux lui faire confiance. Seulement à Paul. Surtout pas aux autres, Camille le prétentieux, Mary la rapporteuse, Vincent… Vincent… Le petit chien collant.
Surtout pas à maman non plus, maman me surveille ces temps-ci, elle m’emmène à l’école le matin et me dépose devant la grille avant de monter jusqu’à la villa des Parisiens. Pareil à midi. Comme si elle m’espionnait ! Je trouve ça bizarre, des fois. Comme si maman avait peur que je raconte à tout le monde mon histoire.
James. Disparu. Mort.
Tué, dans le champ.
Comme si elle avait peur qu’on prenne sa fille pour une folle.
James…
Fanette tend la main. Elle a l’impression qu’en se penchant un peu plus, sur le rebord de sa fenêtre, elle pourrait toucher les cratères de la lune, passer ses doigts sur les crevasses.
James…
Est-ce que je l’ai inventé ?
Est-ce que je n’ai pas juste trouvé dans le champ quelques pinceaux oubliés par un peintre, quelques gouttes de peinture sur la berge… Mon imagination a fait le reste. Maman me le dit toujours, je vis dans un monde imaginaire, j’invente les choses, je déforme la réalité. Comme je voudrais qu’elle soit.
Maintenant, plus j’y pense, plus il me semble que James n’a jamais existé. Je l’ai inventé, parce que j’avais besoin de lui, j’avais besoin de quelqu’un pour me dire que j’étais douée en peinture, que je devais continuer, que j’avais du génie, que je devais penser à moi et travailler, travailler, travailler encore mes tableaux.
Être égoïste.
Maman ne me dit jamais ça. James m’a dit tout ce qu’un papa aurait dû me dire, tout ce que j’avais envie que mon papa me dise…
Un papa artiste. Un papa peintre. Un papa fier de moi. Un papa qui un jour, au bout du monde, lira mon nom dans le coin d’un tableau exposé dans la plus extraordinaire des galeries, et qui se dira, tout simplement : Je la reconnais, c’est ma fille. Ma petite fille. La plus douée de toutes.
Fanette observe les façades des maisons sombres.
Non ! Non ! Non ! Mon papa n’est pas un type du village chez qui ma mère fait des ménages. Un gros, moche, vieux, qui pue et qui sue. C’est impossible.
Et puis je m’en fiche.
Je n’ai pas de papa. J’ai inventé James à la place… Grâce à lui, j’ai peint mon tableau, mes « Nymphéas ». Demain, ils partent pour le concours. C’est ma bouteille à ma mer…
Demain.
Fanette sourit.
Avec cette lune immense, c’est peut-être un autre bon présage.
Demain, c’est mon anniversaire !
Sous la lune, la cour de l’école de Giverny prend une teinte argentée. Une lune démesurée. Stéphanie a essayé d’expliquer ce phénomène de périgée de l’ellipse de la Lune aux enfants de sa classe à l’aide de quelques schémas simples. Elle leur a recommandé de veiller un peu plus tard que d’habitude, de profiter du spectacle : elle a tout écrit au tableau, une lune quatorze pour cent plus grosse et trente pour cent plus lumineuse.
La lune a la même forme circulaire que la lucarne de leur chambre mansardée, comme si un morceau de fenêtre s’était détaché et envolé dans le ciel. La rue Blanche-Hoschedé-Monet est déserte. Les feuilles des tilleuls de la place de la mairie dansent doucement sous le vent. Une pluie d’argent semble être tombée sur le village.
Jacques est allongé à côté, dans le lit. Sans même avoir besoin de se retourner, Stéphanie devine qu’il ne dort pas. Elle devine qu’il la regarde, qu’il ne dira rien, qu’il respecte son silence. L’intimité entre elle et Jacques lui est devenue de plus en plus insupportable.
Jacques n’a modifié aucune de ses habitudes. Ils continuent de dormir ensemble, nus, presque l’un contre l’autre, même si Jacques n’a pas cherché à la toucher, n’a pas cherché à la reconquérir. Physiquement, du moins.
Ils ont discuté, des heures, hier.
Calmement.
Jacques dit qu’il a compris, qu’il va essayer de changer.
Changer quoi ?
Stéphanie ne lui reproche rien. Ou simplement peut-être de ne pas être un autre.
Jacques dit qu’il deviendra un autre.
On ne devient pas un autre. Ces discussions ne mènent à rien, Stéphanie le sait bien. Sa décision est prise. Elle le quitte. Elle part.
Jacques est un homme équilibré. Il pense sûrement que patienter est la bonne méthode pour faire douter Stéphanie. Laisser passer l’orage. Attendre, rester là, un parapluie à la main. Au cas où… Prêt à tendre ce grand parapluie, pour deux, dès que Stéphanie reviendra.
Il se trompe.
Stéphanie observe, longtemps, la cour de cette école où elle enseigne depuis des années, ces marelles tracées dans le goudron, cette cage à écureuil… Dans sa tête bourdonnent les cris des enfants à la récréation.
Stéphanie a donné rendez-vous à Laurenç demain après-midi. Pas au village bien entendu, pas devant l’école, pas au ruisseau… Plus loin, dans un lieu plus discret. C’est elle qui a eu l’idée : l’île aux Orties, le fameux champ à la confluence de l’Epte et de la Seine que Claude Monet avait acheté, où il posait ses toiles, où il amarrait son atelier-bateau… C’est un joli lieu isolé, à un peu plus d’un kilomètre de Giverny. Plus elle y pense et plus elle est persuadée que c’est la bonne idée, l’île aux Orties. Laurenç saura apprécier. Laurenç a un instinct étonnant pour tout ce qui concerne l’art. Dans la maison de Monet, n’a-t-il pas tout de suite senti que le tableau de Renoir, La Jeune Fille au chapeau blanc, n’était pas une reproduction ? Même si sa raison le poussait à ne pas l’admettre, Laurenç pressentait qu’il s’agissait d’un authentique chef-d’œuvre… Comme les dizaines d’autres oubliés dans la maison de Monet. Renoir, Pissarro, Sisley, Boudin… des « Nymphéas » inconnus, aussi. Mon Dieu, s’ils avaient le temps, s’ils étaient libres, Stéphanie aimerait tant les montrer à Laurenç. Partager avec lui une telle émotion…