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Jacques a éteint la lumière et s’est tourné sur le côté, comme s’il dormait. L’éclat de lune donne à la chambre des allures de grotte féerique. Les yeux de Stéphanie se posent sur la table de chevet, sur le livre posé.

Il n’a pas bougé.

Aurélien.

Louis Aragon.

Immanquablement, cette phrase revient la hanter. Le crime de rêver je consens qu’on l’instaure. Ce message découvert sur la carte d’anniversaire trouvée dans la poche de Jérôme Morval.

Le crime de rêver…

Comme si cette phrase avait été écrite pour elle…

Le crime de rêver…

Tous ceux qui n’ont pas lu les vers suivants, tous ceux qui ne connaissent pas la suite de ce long poème d’Aragon, « Nymphée », se trompent. Non, bien entendu, Aragon ne condamne pas les rêves.

Quel contresens !

C’est l’inverse, c’est bien évidemment l’idée inverse qu’exprime le poète.

Elle récite du bout des lèvres ces vers qu’elle fait apprendre tous les ans aux enfants du village.

Le crime de rêver je consens qu’on l’instaure Si je rêve c’est bien de ce qu’on m’interdit Je plaiderai coupable Il me plaît d’avoir tort Aux yeux de la raison le rêve est un bandit

Stéphanie répète en silence les quatre vers de la strophe, avec la ferveur d’une indécente prière profane.

Si je rêve c’est bien de ce qu’on m’interdit…

Oui, le rêve est hors la loi.

Oui, il plaît à Stéphanie d’être une femme cruelle.

Non, elle n’a aucun remords.

Oui, aux yeux de la raison, son rêve est criminel.

Que demain Laurenç Sérénac la prenne dans ses bras, qu’ils fassent l’amour dans l’île aux Orties, et qu’il l’emmène, qu’il l’emmène…

Demain…

- TREIZIÈME JOUR -

25 mai 2010

(Chemin de l’île aux Orties)

Dénouement

- 68 -

Je marche lentement dans le chemin de terre qui, juste derrière le moulin des Chennevières, part en ligne droite à travers les champs de la prairie : un chemin défoncé dont les roues des tracteurs creusent, année après année, les ornières.

Avec sa Tiger Triumph, l’inspecteur Sérénac n’a pas dû s’amuser, tout à l’heure. Je ne vous fais pas un dessin, je ne suis pas sûre que son antiquité soit très adaptée au motocross. Je l’ai vu passer il y a quelques minutes, tourner derrière le moulin puis s’enfoncer dans les champs, au milieu d’un nuage de terre sèche.

Il y a plusieurs sentiers pour sortir de Giverny et pénétrer dans la prairie, mais tous finissent par se rejoindre en un même cul-de-sac : l’île aux Orties… Devant, droit devant, il n’y a rien d’autre que l’Epte et la Seine. Le chemin y mène tout droit, s’arrête même quelques mètres avant la confluence, sur les bords de l’Epte, au pied d’un bosquet de peupliers que Monet a connu ; ceux-là sont aussi protégés, par les Khmers de l’impressionnisme, que les pyramides d’Egypte…

Si l’on veut rejoindre la Seine, il faut continuer à pied.

Neptune galope devant moi. Il connaît par cœur le chemin, il ne m’attend plus, maintenant. Il a compris que ce petit kilomètre qui sépare le moulin des Chennevières de l’île aux Orties, je le parcours de moins en moins rapidement. Ces ornières sont infernales. Même à l’aide de ma canne, je manque de tomber au moins une fois tous les trois mètres.

Heureusement que c’est la dernière fois que je m’y rends, à cette maudite île aux Orties. Ce n’est plus de mon âge, ce genre de randonnée dans les chemins de ferme. Pour couronner le tout, une chaleur à crever nous étouffe, cet après-midi. C’est la plus belle journée de mai et il n’y a pas un point d’ombre de mon moulin à l’Epte, à part, à la rigueur, à mi-chemin, contre les murs de tôle du captage d’eau. Au moins, mon foulard me protège du soleil. À découvert dans la plaine jaunie, j’ai l’impression de marcher comme une femme arabe dans le désert.

Mon Dieu, vous ne pouvez pas imaginer, je vais mettre une éternité à rejoindre cette confluence de l’Epte et de la Seine, cette fichue île aux Orties.

Quand je pense que Neptune doit déjà y être arrivé !

- 69 -

16 h 17. La Tiger Triumph T100 de Laurenç Sérénac est appuyée au pied d’un peuplier. L’inspecteur est arrivé un peu en avance à l’île aux Orties, il sait que Stéphanie ne termine pas sa classe avant 16 h 30. Elle a un bon kilomètre ensuite à parcourir à pied pour le rejoindre.

Laurenç avance sous les arbres. Le paysage est étrange : l’Epte, entourée de ces arbres droits alignés comme un régiment au garde-à-vous, ressemble davantage à un canal qu’à une rivière naturelle. La confluence entre l’Epte et la Seine renforce encore cette impression : l’immense lit du fleuve s’écoule avec calme, en se fichant éperdument du ridicule débit que lui apporte ce bras d’eau. Alors que les rives de l’Epte apparaissent figées dans une éternité immuable, à l’inverse on devine vers la Seine la vie qui grouille, la ville, les usines, les péniches, la voie de chemin de fer, les commerces… Comme si la Seine était une autoroute bruyante traversant la campagne… et l’Epte un itinéraire bis par une départementale oubliée qui s’y égare.

On marche derrière lui.

Stéphanie, déjà ?

Il se retourne, il sourit.

C’est Neptune ! Le berger allemand reconnaît l’inspecteur et vient se frotter à lui.

— Neptune ! C’est gentil de venir me tenir compagnie… Mais tu sais, mon gros, il s’agit d’un rendez-vous galant, une rencontre discrète, tu vois… Il va falloir nous laisser…

Une branche craque derrière lui. Des feuilles qu’on froisse.

Neptune n’est pas seul !

Laurenç Sérénac perçoit le danger instantanément, sans même réfléchir. L’instinct du flic.

Il lève les yeux.

Le canon du fusil est braqué sur lui.

Un instant, il pense que tout va se terminer ainsi, sans autre explication. Qu’il va mourir, abattu comme un vulgaire gibier ; qu’une cartouche va lui exploser le cœur et que son cadavre flottera dans l’Epte, puis dans la Seine, pour s’échouer bien plus loin, en aval.

Les doigts ne pressent pas la détente.

Un sursis ? Sérénac s’engouffre dans la brèche, avec une apparente assurance :

— Qu’est-ce que vous faites ici ?

Jacques Dupain baisse ostensiblement son arme.

— Ce serait plutôt à moi de vous poser la question… Vous ne trouvez pas ?

La colère croissante donne une contenance nouvelle à Laurenç Sérénac.

— Comment saviez-vous ?

Neptune s’est assis à quelques mètres d’eux, dans un rayon de soleil qui traverse les peupliers, et semble se désintéresser de leur conversation. Le fusil de Jacques Dupain est maintenant dirigé vers le sol. Dupain grimace un rictus de mépris.

— Vous êtes décidément stupide, Sérénac. Dès que je vous ai vu débarquer dans le village, avec votre gueule de providence, votre blouson de cuir et votre moto, j’ai su. Vous êtes tellement prévisible, Sérénac…

— Personne ne pouvait être au courant. Personne, à part Stéphanie. Elle n’a rien pu vous dire. Vous m’avez suivi, c’est cela ?

Dupain se retourne vers la prairie. On devine le village de Giverny au loin, dans une brume de chaleur qui déforme l’horizon. Dupain rit, avant de répondre :