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— Vous ne pouvez pas comprendre. Il y a des choses qui vous dépassent. Je suis né ici, Sérénac. Tout comme Stéphanie. Dans ce village. Le même jour, ou presque. À une rue d’écart. Personne ne connaît Stéphanie mieux que moi. Dès que vous avez commencé à lui tourner la tête, je l’ai perçu. Le moindre détail, un livre qui manque dans une bibliothèque, un regard de Stéphanie vers le ciel, un silence… J’ai appris à interpréter tous les signes. Un pli sur un corsage, une jupe froissée, un sous-vêtement qu’elle ne porte pas d’habitude, une infime nuance dans sa façon de se maquiller, une simple expression de son visage qui change. Si Stéphanie vous fixait un rendez-vous, je le savais, Sérénac. Je savais quand elle le fixait, je savais où elle le fixait…

Laurenç Sérénac affiche une sorte de lassitude agacée et se tourne vers l’Epte. Le long monologue de Dupain l’a rassuré, au final. Il a affaire à un mari jaloux. Après tout, il fallait s’y attendre. C’est le prix à payer. Le prix de la liberté de Stéphanie. Le prix de leur amour.

— Bien, fait l’inspecteur. Quelle est la suite du programme ? On attend tous les deux que Stéphanie arrive et on discute tous les trois ?

Une nouvelle grimace de dédain déforme le visage de Jacques Dupain. Comme si une certitude l’habitait.

— Je ne crois pas, non… Vous avez eu raison d’arriver en avance, Sérénac. Voilà ce que vous allez faire. Vous allez écrire une courte lettre, un mot d’adieu, vous saurez tourner ça avec les formes, vous devez être assez doué pour cela. Sinon, je vous soufflerai. Vous déposerez cette lettre au pied d’un arbre, bien en vue, vous remonterez sur votre moto et vous disparaîtrez…

— Vous plaisantez ?

— Inspecteur… vous avez eu ce que vous souhaitiez. Stéphanie s’est donnée à vous hier, dans la classe de Giverny. Vous avez atteint votre but. Chapeau bas. Beaucoup en rêvaient, vous êtes le premier. On en reste là ! Vous disparaissez de notre vie. Je ne provoque aucun scandale, je ne vais pas rencontrer un avocat pour raconter que l’inspecteur chargé de l’affaire Morval couche avec la femme d’un suspect, d’un suspect qu’il a même pris le soin de coller en taule la veille. En clair, je ne fous pas votre carrière en l’air. Nous sommes quittes. Je suis beau joueur, vous ne trouvez pas, pour un type qu’on présente à Giverny pour un fou de jalousie ?

Sérénac éclate de rire. Le vent agite en cadence les feuilles de peupliers, noisetiers et marronniers.

— Je crois que vous n’avez rien compris, Dupain. Il ne s’agit ni de moi ni de ma carrière. Il ne s’agit pas non plus de vous et de votre orgueil de mari cocu. Il s’agit de Stéphanie. Elle est libre. Avez-vous compris cela ? Ni vous ni moi n’avons rien à discuter… Nous n’avons rien à décider pour elle. Vous saisissez. Elle est libre… Elle décide.

Dupain crispe ses deux mains sur le fusil.

— Je ne suis pas venu pour faire la conversation, Sérénac. Vous perdez un temps précieux. Les mots d’adieu que vous choisirez peuvent être importants pour Stéphanie, elle devra vivre avec ensuite…

Laurenç perçoit un profond énervement monter en lui. La situation lui déplaît. Ce type le dégoûte. Derrière lui, des champs d’orties s’étendent jusqu’à la confluence. Ce lieu est désert. Personne ne viendra, personne à part Stéphanie. Il faut en finir.

— Ecoutez, Dupain, ne me forcez pas à être cruel avec vous.

— Vous perdez encore du temps, je vous…

— Vous êtes un médiocre, Dupain, coupe Laurenç Sérénac. Ouvrez les yeux ! Vous ne méritez pas Stéphanie. Elle mérite tellement mieux qu’un quotidien partagé à vos côtés. Elle partira, Dupain, un jour ou l’autre. Avec moi ou avec un autre…

Jacques Dupain se contente de hausser les épaules. La salve de Laurenç Sérénac semble glisser sur lui comme des gouttes sur un toit d’ardoise.

— Inspecteur, est-ce avec ce genre de clichés grotesques que vous avez tourné la tête de Stéphanie ?

Sérénac avance d’un pas. Il est plus grand que Jacques Dupain, vingt centimètres au moins. Il hausse soudain le ton :

— On va cesser ce petit jeu, Dupain. Immédiatement. Je vais être clair, je ne vais pas écrire votre mot. Je me fiche de votre chantage mesquin, de ce que vous pourrez dire à votre avocat concernant ma prétendue carrière…

Jacques Dupain hésite pour la première fois, il regarde Sérénac avec une attention nouvelle. L’inspecteur détourne les yeux et aperçoit au loin le clocher de l’église Sainte-Radegonde, le toit des maisons de Giverny tout autour, comme le village idéalisé d’une maquette de train miniature.

— Mea culpa, inspecteur, continue Dupain. Ainsi, je vous aurais sous-estimé ? À votre façon, vous seriez sincère ?

Son visage se crispe en crevasses ridées.

— Vous ne me laissez pas le choix, je vais devoir avoir recours à des arguments plus convaincants…

Lentement, Dupain monte le canon du fusil vers le front de l’inspecteur. Laurenç Sérénac demeure immobile, le regard fixe. La sueur ruisselle le long de ses cheveux. L’inspecteur siffle, d’une voix de serpent :

— Nous y voilà, Dupain. Le masque tombe. Le vrai visage se dévoile. Celui de l’assassin de Morval…

Le canon du fusil descend à hauteur des yeux. Impossible de ne pas loucher sur l’orifice sombre du tube de métal.

— Hors sujet, inspecteur ! crie Dupain. Ne mélangez pas tout, pour une fois ! Nous sommes ici pour régler une affaire entre nous trois, Stéphanie, vous et moi. Morval n’a rien à voir dans tout ceci…

Sous l’excitation, l’axe du canon s’est légèrement décalé vers l’oreille du policier. Sérénac sait qu’il faut parlementer, gagner du temps, trouver la faille.

— Qu’allez-vous faire, alors ? M’abattre, c’est cela ? M’abattre ici, sous les peupliers ? Il ne sera pas difficile de retrouver le tireur… Un fusil de chasse… L’amant de votre femme descendu à bout portant… Un rendez-vous à l’île aux Orties… Tout le monde m’a vu traverser le village en Tiger Triumph… Finir votre vie en prison, même en m’ayant éliminé, ne sera pas le meilleur moyen de conserver Stéphanie à vos côtés…

Le fusil se rapproche encore, le canon se baisse à hauteur de la bouche. Sérénac hésite à tenter quelque chose. Il serait plus simple d’intervenir maintenant, d’arracher cette arme, d’en finir. Il est plus fort, plus vif que Dupain. C’est le bon moment. L’inspecteur attend, pourtant.

— Vous êtes un malin, répond Dupain dans un rictus. Vous avez raison sur ce point, Sérénac. Ce seul point. Ce ne serait pas très intelligent de ma part de vous abattre froidement, ici. Le crime serait signé. Mais le temps presse, alors accélérons maintenant, écrivez-moi cette lettre d’adieu.

Le fusil descend jusqu’au cou de l’inspecteur. Sérénac remonte avec une infinie lenteur sa main droite le long de sa taille, puis, soudain, la détend.

Sa main se referme dans le vide.

Jacques Dupain, aux aguets, s’est reculé d’un mètre, le fusil toujours fermement braqué.

— Ne jouez pas les cow-boys, inspecteur… Vous gaspillez votre temps. Combien de fois devrai-je vous le répéter ? Rédigez-moi une jolie lettre de rupture.

Sérénac hausse les épaules dans une attitude de mépris.

— N’y comptez pas, Dupain. Ce vaudeville a assez duré, maintenant…

— Qu’est-ce que vous venez de dire ?

— Que ce vaudeville avait assez duré !

— Ce vaudeville ?

Dupain dévisage Sérénac, les yeux exorbités. Tout cynisme, tout dédain a disparu de son expression faciale.

— Ce vaudeville ? C’est bien ce que vous avez dit ? Vaudeville… Vous n’avez donc rien compris, Sérénac ? Vous ne voulez donc pas voir la réalité en face ? Il y a un… un détail dont vous n’avez aucune idée, Sérénac…