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Le canon froid de l’arme de chasse se pose sur le cœur de l’inspecteur. Pour la première fois, Laurenç Sérénac ne parvient pas à articuler de réponse.

— Vous ne pouvez même pas imaginer, Sérénac, à quel point je suis attaché à Stéphanie. À quel point je suis capable de tout pour elle. Peut-être, Sérénac, que vous aimez Stéphanie ; peut-être même sincèrement… mais je crois que vous ne vous rendez pas compte à quel point votre ridicule affection pour elle ne fait pas le poids face à ma…

Sérénac déglutit avec dégoût. Dupain poursuit :

— Ma… Appelez cela comme vous voulez, Sérénac… Folie… Obsession… Amour absolu…

Le doigt se plie sur la détente.

— Mais vous allez me rédiger ce mot de rupture, inspecteur, et disparaître à jamais !

- 70 -

Stéphanie Dupain ne peut s’empêcher de jeter un regard sur la pendule au-dessus du tableau.

16 h 20.

Encore dix minutes ! Dans dix minutes, elle lâche les enfants dans Giverny et pourra se précipiter pour retrouver Laurenç. L’île aux Orties. Elle se sent excitée comme une adolescente que son amoureux boutonneux attend à la sortie du collège, sous l’abribus.

Un peu ridicule, aussi. Oui, bien entendu. Mais depuis combien de temps n’a-t-elle pas eu le courage d’écouter ce cœur qui bat la chamade, de lever les yeux vers ce ciel bleu qui ne lui fait penser à rien d’autre qu’à un bonheur sans nuages, de laisser monter en elle cette envie de planter là les enfants, tout de suite, de leur coller à chacun un gros baiser sur les deux joues et de leur dire qu’elle part, faire le tour du monde, qu’ils seront tous grands quand elle les reverra.

De rire aux éclats devant la mine effarée de leurs parents.

Ridicule, oui. Délicieusement ridicule. D’ailleurs, elle n’est pas d’humeur à faire classe, elle glousse comme une sotte à chaque bêtise d’un gosse… Elle ne les a même pas assommés de leçons de morale, lorsque aucun enfant ne lui a rendu de toile pour le concours de la fondation Robinson. Même pas les plus doués… Un autre jour, elle leur aurait sorti le grand sermon, la chance qu’il ne faut pas laisser passer, les jeunes pousses de talent qu’il faut cultiver, les désirs qu’il ne faut pas laisser mourir, les cendres qu’il ne faut pas laisser s’éteindre, tous ces conseils qu’elle leur rabâche à longueur d’année et qui, en fait, ne s’adressaient qu’à elle.

Elle les a écoutés, ses conseils !

Dans neuf minutes maintenant, elle s’enfuit !

Les enfants sont censés résoudre un problème de maths. Ça les change un peu d’Aragon et de la peinture. Certains parents prétendent qu’elle n’enseigne pas assez à leur progéniture de problèmes, de mathématiques, de sciences…

Le crime de rêver…

Le regard Nymphéas de Stéphanie s’envole par la vitre de la classe, loin au-dessus des peupliers de Monet.

— T’as pas donné ton tableau ? murmure Paul en se tournant vers Fanette.

Fanette n’entend rien. La maîtresse regarde ailleurs.

J’y vais !

Elle se faufile jusqu’au bureau de Paul.

— Quoi ?

— Ton tableau, pour le concours ?

Vincent les observe bizarrement. Mary semble avoir la main qui la démange, comme pour lever un doigt et appeler l’institutrice aussitôt qu’elle tournera la tête.

— J’ai pas pu, ce matin, c’est ma mère qui m’emmène à l’école, en ce moment. Elle aurait encore piqué une crise ! Elle me reprend tout à l’heure à la sortie.

Fanette vérifie du coin de l’œil que la maîtresse ne regarde pas dans sa direction. Surveille Mary de l’autre. Justement, Mary fait mine de se lever. Au même instant, comme s’il l’avait anticipé, Camille se penche vers le cahier de Mary pour lui expliquer son exercice.

Le gros Camille est sympa avec moi sur ce coup-là, comme s’il avait tout compris. Mary, elle est vraiment pas douée pour les maths. Pas vraiment douée pour quoi que ce soit. Camille c’est l’inverse, faire son crâneur, c’est sa façon de draguer. Avec Mary, à la longue, ça peut finir par marcher…

Fanette se tient accroupie devant le bureau de Paul.

— Paul, souffle la fillette, tu pourras aller me chercher mon tableau ? Tu sais, à notre cachette. Et tu le rapportes à la maîtresse, juste après l’école ?

— Compte sur moi… Juste le temps de faire l’aller-retour, j’en ai pour moins de cinq minutes en sprintant.

Fanette slalome à nouveau entre les bureaux pour retourner s’asseoir à sa place. Discrète. Sauf que cet abruti de Pierre a encore laissé traîner son cartable. Fanette bute sur le sac et le cogne au pied de la chaise. Un truc bizarre en fer à l’intérieur résonne, comme une cloche, dans la classe.

Quelle conne !

Stéphanie Dupain se retourne vers ses élèves.

— Fanette, dit l’institutrice. Qu’est-ce que tu fais debout ? Tu retournes immédiatement t’asseoir à ta place !

- 71 -

Le canon du fusil braqué par Jacques Dupain est toujours appuyé contre le blouson de cuir de l’inspecteur Laurenç Sérénac. Juste sur son cœur. La clairière ressemble à un temple antique dont les peupliers alignés seraient les piliers. Silencieuse et sacrée. On devine, derrière le rideau d’arbres, l’effervescence du couloir de la Seine, comme un écho lointain.

Sérénac essaye de réfléchir rapidement. Avec méthode. Qui est cet individu en face de lui ? Ce type qui le braque. Jacques Dupain est-il l’assassin de Jérôme Morval ? Si c’est le cas, il s’agit alors d’un criminel méticuleux, organisé, calculateur. Un tel type ne tirera pas sur un flic, ainsi, en plein jour. Il bluffe.

Le visage de Jacques Dupain ne lui dévoile aucun indice. Il adopte la même expression que s’il tenait en joue un lapin ou une perdrix sur le coteau de l’Astragale : concentré, les sourcils froncés, les mains légèrement tremblantes et humides. La position d’un chasseur lambda, qui tient juste au bout de son fusil un gibier un peu plus gros que d’habitude. Sérénac s’oblige à inverser son raisonnement. Peut-être, au fond, que Jacques Dupain n’est qu’un simple mari jaloux, trompé, humilié ? Dans ce cas, il n’est qu’un pauvre type qui n’abattra pas un homme de sang-froid…

C’est évident. Criminel ou non, Dupain bluffe !

Sérénac se force à prendre une voix assurée :

— Vous bluffez, Dupain. Fou ou pas fou, vous ne tirerez pas.

Jacques Dupain blanchit encore, comme si les battements de son cœur devenaient si lents qu’ils n’irriguaient plus ses artères au-dessus de son cou. Une main se crispe sur le canon d’acier, l’autre sur la détente.

— Ne jouez pas à ce jeu, Sérénac, ne jouez pas les héros. Arrêtez vos petits calculs. Vous n’avez toujours pas compris ? Vous voulez avoir un carnage sur la conscience, c’est cela ? Un carnage plutôt que de céder…

Tout commence à se mélanger dans la tête de Sérénac. L’inspecteur est conscient qu’il doit évaluer la situation en quelques secondes. Réagir d’instinct. Il aimerait pourtant disposer de davantage de temps, réfléchir, pouvoir discuter de tous les détails avec Sylvio Bénavides, ses fameuses trois colonnes, chercher le rapport entre Jérôme Morval et toutes les inconnues de cette enquête, les « Nymphéas », la peinture, les gosses, le rituel, 1937… À chaque respiration, il sent le tube glacé de l’arme se presser contre sa chair.

Un demi-mètre les sépare. La longueur d’un fusil.