— Vous êtes fou, murmure Sérénac. Un fou dangereux. Je vais vous faire inculper, moi ou un autre.
Neptune s’ébroue sous le peuplier, comme réveillé par les éclats de voix des deux hommes. Il lève des yeux rêveurs, indifférent à leur folie. Il dresse l’oreille au cri de Jacques Dupain :
— Sérénac, allez-vous m’écouter, nom de Dieu ! Vous n’y pouvez rien. Je ne laisserai pas Stéphanie partir. Si les flics s’approchent, si vous tentez quoi que ce soit, si vous me coincez, je vous le jure, je la tuerai et ensuite je me tuerai. Vous prétendez que vous aimez Stéphanie, alors prouvez-le. Laissez tomber… Elle vivra heureuse, vous aussi, tout sera bien.
— Votre chantage est ridicule, Dupain.
L’autre hurle, plus fort encore :
— Ce n’est pas un chantage, Sérénac. Je ne négocie rien ! Je vous dis juste ce qui va se passer si vous ne foutez pas le camp. Je suis capable de tout faire sauter, et moi avec, si je n’ai plus rien à perdre. Avez-vous compris ? Vous pouvez appeler tous les flics du monde, vous ne pourrez pas empêcher un bain de sang.
Le canon se presse plus fort encore sur son cœur. Sérénac a conscience qu’il est maintenant trop tard pour esquisser le moindre geste. Dupain est aux aguets, son doigt sur la détente serait le plus rapide. Il ne reste plus à l’inspecteur que les mots pour convaincre son agresseur :
— Si vous tirez sur moi, vous perdrez Stéphanie. De toute façon…
Jacques Dupain le dévisage longuement. Il se recule à pas lents, sans cesser de braquer l’inspecteur.
— Allez. Nous avons assez gaspillé de temps. Je vous le demande une dernière fois, inspecteur, griffonnez trois mots sur une feuille puis disparaissez. Ce n’est pas si difficile. Oubliez tout. Ne revenez jamais. Vous seul pouvez encore éviter le carnage.
Les lèvres de Jacques Dupain se tordent soudain et laissent échapper un sifflement. Neptune accourt à ses pieds, joyeux.
— Réfléchissez, Sérénac. Vite.
Sérénac ne dit pas un mot. Sa main se pose instinctivement dans la touffe soyeuse du chien qui se frotte à lui.
— Vous connaissez Neptune, je suppose, inspecteur ? Tout le monde connaît Neptune, à Giverny. Ce chien joyeux qui court après les gosses. Qui n’adore pas Neptune ? Qui n’aimerait pas ce chien innocent ? Moi aussi je l’adore, moi le premier, il m’a accompagné cent fois à la chasse…
En un éclair, le canon du fusil se baisse, à la hauteur des genoux de l’inspecteur Sérénac, à vingt centimètres de la gueule de Neptune. Une dernière fois, le chien observe les deux adultes avec une confiance aveugle. Un bébé souriant à ses parents.
Le coup de feu déchire le silence sous les peupliers.
À bout portant.
La gueule de Neptune explose, déchiquetée.
Le chien s’effondre comme une masse foudroyée. La main de Sérénac se referme sur une boule de poils gluante de sang poisseux. Sur le poignet de sa manche et le bas de son pantalon glissent des lambeaux de peau, des viscères, les restes d’un œil et d’une oreille.
Il sent monter en lui une panique intense, annihilant toute tentative de réflexion lucide. Le canon du fusil tenu par Dupain s’est relevé en une fraction de seconde et se colle à nouveau au torse de l’inspecteur.
Il écrase un cœur qui jamais n’a battu aussi vite.
— Réfléchissez, Sérénac. Vite.
L’école est une prison par un tel soleil de mai.
16 h 29.
Les enfants sortent en criant de la classe. Comme au jeu de l’épervier, quelques-uns se font attraper au vol par des parents groupés sur la place de la mairie, pendant que la plupart se faufilent entre les mains tendues et les tilleuls, et dévalent la rue Blanche-Hoschedé-Monet.
Stéphanie passe la porte de la classe, quelques secondes à peine après que le dernier enfant est sorti. Pourvu qu’aucun gosse n’ait une question à lui poser… Pourvu qu’aucun parent, justement ce soir, ne la retienne.
Encore quelques minutes et elle s’abandonnera dans les bras de Laurenç. Il doit déjà être arrivé à l’île aux Orties. Seules quelques centaines de mètres les séparent. Dans le couloir, elle hésite un instant à saisir sa veste accrochée au portemanteau. Finalement, elle sort sans la prendre. Elle a enfilé ce matin la robe légère de coton qu’elle portait lorsqu’elle a rencontré Laurenç pour la première fois, il y a dix jours.
Sur la place de la mairie, un soleil coquin dévore avec délice ses bras et ses cuisses nus.
Comme s’il brillait juste pour moi…
Stéphanie se surprend à s’enivrer de ces réflexions de gamine, de ce romantisme de pacotille.
La fenêtre de la mairie lui renvoie l’image de sa silhouette. Elle s’étonne, aussi, à se trouver jolie, sexy, dans cette petite robe de rien du tout que Laurenç enverra valser dans les orties de l’île. Elle résiste à l’envie de dévaler la rue Blanche-Hoschedé-Monet en courant comme les enfants. À l’inverse, elle avance de trois pas vers la vitre pour y regarder son visage, pour décoiffer ses cheveux et les rendre moins sages, pour étirer les rubans d’argent afin qu’ils narguent le soleil. Elle se dit même qu’elle pourrait perdre quelques secondes supplémentaires, rentrer dans la classe ou chez elle, faire glisser sa robe, enlever ses sous-vêtements, enfiler à nouveau sa robe sur sa peau entièrement nue. Traverser ainsi Giverny. Jamais elle n’a même imaginé cela… Pourquoi pas ? Elle hésite.
Le désir de retrouver Laurenç au plus vite l’emporte. Elle cligne ses grands yeux mauves dans le reflet flou de la fenêtre. Elle a pimenté ses paupières ce matin d’un soupçon de maquillage. Juste ce qu’il faut. Oui, si elle le demande à Laurenç avec des yeux qui pétillent ainsi, qui à la fois implorent, rient et déshabillent… Oui, elle sera sauvée.
Laurenç l’emmènera.
Non, plus jamais sa vie ne sera la même.
Stéphanie accélère, trottine presque en descendant la rue Blanche-Hoschedé-Monet. Lorsqu’elle parvient au chemin du Roy, elle décide de ne pas contourner le moulin des Chennevières en suivant le sentier, elle préfère couper tout droit, à travers le champ de maïs devant elle, comme le font les enfants.
Pour les enfants, un champ de maïs, avec toutes ces allées entre les épis, c’est comme un immense labyrinthe. Elle s’en fiche, elle n’a pas peur de se perdre dans le dédale. Elle coupera au plus court. Elle va tout droit. Toujours tout droit, maintenant.
Paul enjambe avec précaution le pont sur le ru de l’Epte. Sans savoir pourquoi, il se méfie. Peut-être à cause des mystères que fait Fanette, cette façon de lui dire que lui seul connaît la cachette du fabuleux tableau de « Nymphéas » qu’elle a peint. Fanette aime bien ça, les secrets, les promesses, les trucs bizarres. Il se méfie peut-être aussi à cause de cette histoire de peintre assassiné, James, cet Américain.
Fanette a-t-elle réellement vu son cadavre dans le champ ? A-t-elle tout inventé ? Et puis il y a les flics bien sûr, les flics qui interrogent tout le monde dans le village à cause de l’assassinat de l’autre type.
Tout ça lui fait peur. Il ne dit rien devant Fanette, il crâne un peu devant elle, il joue les chevaliers, mais en vrai, tout ça lui fiche la trouille, comme ce moulin à côté avec sa roue dans l’eau et sa grande tour comme celle d’un château hanté.
Il y a du bruit derrière lui.
Paul se retourne brusquement. Il ne voit rien.
Il doit faire attention. Fanette lui a confié une mission. À lui seul. Il n’y a qu’à lui qu’elle fait confiance. Bon d’accord, c’est une mission toute simple, récupérer ce tableau, sous le lavoir, le porter à la maîtresse, lui expliquer que c’est pour le concours de la fondation Robinson. C’est une mission de rien du tout, même en marchant, le lavoir est à cinq minutes de l’école. Un aller-retour en dix minutes.