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Paul scrute une nouvelle fois les environs, il vérifie qu’il n’y a personne sur le pont, dans la cour du moulin, dans le champ de blé derrière, puis se penche sur les marches du lavoir, passe la main dans l’espace.

Il prend peur soudain.

Sa main tâtonne dans le noir. Il panique, il ne trouve rien. Rien que le vide. Les idées fusent dans son cerveau. Quelqu’un est venu. Quelqu’un a volé le tableau. Quelqu’un a voulu se venger, faire du mal à Fanette… Ou bien quelqu’un a deviné la vraie valeur de la première peinture de Fanette, parce que c’est sûr qu’un jour les tableaux de Fanette vaudront cher, très cher, aussi cher qu’un Monet…

C’est sûr, c’est pour ça. Sa main agrippe des toiles d’araignée, se referme sur de l’air. Ce n’est pas possible ! Où a-t-il pu passer, ce tableau ? Il a vu Fanette le glisser là, hier…

On bouge derrière lui !

C’est certain maintenant, quelqu’un marche sur le chemin. Paul se raisonne. C’est sans doute quelqu’un qui passe, il y a plein de monde qui passe sur le pont, tout le temps, ce n’est pas important. Paul ne peut pas se retourner, pas tout de suite. Ce qui est important, c’est de trouver ce tableau. Paul se contorsionne à plat ventre. Il enfonce plus loin encore son second bras dans le trou étroit sous le lavoir. Agite les mains, fouille.

Une immense chaleur l’enveloppe. Il ne va pas échouer comme ça, aussi bêtement. Il ne va pas retourner voir Fanette et lui dire, comme ça, comme un idiot, que le tableau n’était plus là. Paul se rend compte qu’il n’entend maintenant plus aucun pas sur le chemin.

Comme si quelqu’un s’était arrêté.

Il fait trop chaud. Paul a trop chaud.

Ses bras s’électrisent, soudain, comme s’il avait touché des fils dénudés. Tout au fond, dans le noir, ses doigts se sont refermés sur du papier cartonné. Paul tire. Ses mains explorent encore, suivent en aveugle le colis plat, les angles droits…

Pas de doute. C’est le tableau !

Paul sent son cœur exploser de joie. Le tableau est là, il était juste un peu trop enfoncé. Qu’il est idiot ! Il s’est fait peur tout seul. Qui aurait pu voler cette peinture ? Le garçon se met à genoux, tire encore sur le paquet. Enfin, le carton sort au grand jour.

C’est bien le tableau, Paul le reconnaît. Même format d’environ quarante centimètres sur soixante, même couleur marron du papier qui le recouvre. Il va l’ouvrir pour vérifier, il va l’ouvrir pour le voir encore une fois, pour que les couleurs en cascade lui explosent à la figure…

— Qu’est-ce que tu fais ?

La voix lui glace le sang.

Quelqu’un se tient derrière lui ! Quelqu’un s’adresse à lui. Une voix que Paul connaît bien, trop bien, même.

Une voix si froide qu’on dirait qu’elle a croisé la mort.

- 74 -

L’ombre des tôles du captage d’eau me fournit un peu d’ombre. Il s’agit d’une sorte de grand réservoir. Je me maudis moi-même, je maudis mes pauvres jambes. Traverser la prairie du moulin à l’Epte devient pour moi aussi difficile que de traverser le cercle polaire. Une véritable expédition. Un kilomètre de chemin, à peine. Quelle pitié ! Quand je pense que Neptune m’attend déjà là-bas, à l’île aux Orties, à l’ombre des peupliers, depuis une demi-heure…

Allez, il faut que je me secoue.

Je me repose encore quelques instants et je repars.

Ne venez pas me faire la morale, je sais bien que je ne suis qu’une vieille tête de mule. Mais il faut que je me rende à l’île aux Orties, une dernière fois. Pour un dernier pèlerinage. C’est là-bas, nulle part ailleurs, que je choisirai l’arme.

Bien entendu, c’est exactement au moment où je vais me remettre en marche que Richard surgit, de derrière les tôles du captage d’eau. J’aurais dû reconnaître sa 4L bleue garée derrière la barrière. Richard Paternoster, le dernier agriculteur de Giverny, celui à qui appartiennent les trois quarts de la prairie, un paysan qui a une tête et un nom de curé, qui en trente ans n’a jamais oublié de me saluer de la main, même quand il m’asphyxiait du haut de son tracteur et qu’il nous envoyait dans les poumons, à Neptune et à moi, toutes sortes d’insecticides en conduisant ses engins de torture, à me rejouer la mort aux trousses à chaque fois que je traversais la prairie.

Forcément, le voilà qui m’agrippe pour me raconter sa pauvre vie et partager avec moi la misère du monde. Comme si j’allais le plaindre, avec ses cinquante hectares classés monument historique !

Impossible de l’éviter. Il m’invite du bras à rentrer, dans la cour, à profiter un peu de l’ombre des tôles.

Je n’ai pas le choix, j’avance vers lui. J’ai juste le temps d’apercevoir au loin le nuage de fumée qui se rapproche sur le chemin, comme le panache des vieux trains dans les plaines du Far West. La moto passe sans ralentir devant la ferme. Pas assez vite cependant pour que je ne puisse pas la reconnaître.

Une Tiger Triumph T100.

- 75 -

Stéphanie parvient essoufflée à l’île aux Orties. Elle a couru dans le champ de maïs, tout droit, comme une adolescente impatiente. Comme si chaque seconde qui la séparait de son rendez-vous amoureux comptait.

Laurenç l’attend, elle le sait.

Elle repousse les dernières herbes à hauteur de sa taille et pénètre dans la clairière.

Il règne sous les peupliers de l’île aux Orties un silence de cathédrale.

Laurenç n’est pas là.

Il n’est pas caché, il ne joue pas avec elle. Il n’est pas là, tout simplement. Sa Triumph serait garée, quelque part.

Elle n’a pas voulu écouter, lorsqu’elle traversait le champ, elle n’a pas voulu regarder, mais elle a distinctement entendu le bruit de ce moteur qu’elle a appris à reconnaître, celui de la Triumph de Laurenç. Elle a vu se soulever la fumée au loin. Elle voulait croire qu’elle se trompait. Elle voulait croire que Laurenç arrivait, même si le son semblait s’éloigner, que c’était le vent, rien que le vent qui était responsable de cette illusion. Il était impossible de penser que la Triumph partait, que Laurenç fuyait.

Pourquoi aurait-il fui, avant même qu’elle arrive ?

Laurenç n’est pas là.

Ses yeux ne peuvent manquer la feuille clouée devant elle sur le tronc du premier peuplier. C’est une simple feuille de papier blanc sur laquelle quelques mots sont griffonnés.

Elle s’approche. Elle sait déjà qu’elle ne va pas aimer ce qu’elle va lire, qu’il y aura dans ces mots comme un faire-part de deuil.

Elle avance, somnambule.

L’écriture est hachée, nerveuse.

Quatre lignes.

Il n’y a pas d’amour heureux…

À l’exception de ceux que notre mémoire cultive.

À jamais, pour toujours.

Laurenç

Stéphanie sent que ses jambes ne la portent plus. Ses mains s’accrochent désespérément à l’écorce du peuplier, qui se déchire entre ses doigts. Elle tombe. Les troncs verticaux dansent autour d’elle comme les géants d’une ronde satanique.

Il n’y a pas d’amour heureux…

Seul Laurenç a pu écrire ces mots, elle en est consciente. Un souvenir. Un joli souvenir, c’est donc tout ce que recherchait l’inspecteur.

Sa robe claire de coton s’accroche à un mélange de terre humide et de cailloux. Ses bras, ses jambes sont souillés. Stéphanie pleure, refuse la vérité.

Quelle sotte !

Un souvenir.

À jamais, pour toujours.