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Elle devra se contenter d’un souvenir. Toute sa vie. Retourner à Giverny, en classe, chez elle. Reprendre le cours des choses, comme avant. Refermer la cage, elle-même.

Quelle idiote !

Qu’a-t-elle cru ?

Elle tremble maintenant, elle tremble de froid dans l’ombre des arbres. Sa robe est mouillée. Pourquoi mouillée ? Ses pensées se brouillent. Elle ne comprend pas, l’herbe de la prairie lui semblait grillée sous le soleil. Peu importe. Elle se sent si sale. Elle passe sa main devant ses yeux, elle cherche avec maladresse à essuyer les larmes qui coulent.

Mon Dieu !

Les pupilles révulsées de Stéphanie ne peuvent se détacher de ses deux paumes : elles sont rouges. Rouge sang !

Stéphanie se sent défaillir, elle ne comprend plus. Elle lève les bras : ils sont eux aussi couverts de sang. Elle baisse les yeux. Sa robe est maculée de taches pourpres imbibant le coton clair.

Elle baigne dans une mare de sang !

Un sang rouge. Vif. Frais.

Soudain, les feuilles des arbres vibrent derrière elle.

Quelqu’un vient.

- 76 -

— Qu’est-ce que tu caches ? Qu’est-ce que tu caches dans ce paquet ?

Paul se retourne et pousse un immense soupir de soulagement. C’est Vincent ! Il aurait dû s’en douter, il est toujours là à les espionner, celui-là. Mais bon, ce n’est que Vincent. Même si son copain a une drôle de voix et un regard bizarre.

— Rien…

— Quoi, rien ?

Fanette a raison. Vincent est une plaie !

— D’accord après tout, puisque tu veux savoir. Regarde !

Paul se penche vers le tableau enveloppé et ouvre le papier marron. Vincent s’est approché.

Attends-toi à un choc, gros curieux !

Paul écarte l’emballage. Les couleurs des « Nymphéas » peints par Fanette explosent à la lumière du soleil. Sur la toile, les fleurs de nénuphar vibrent au mouvement de l’eau, flottent comme des îles tropicales sans amarres.

Vincent ne dit rien. Il semble ne pas pouvoir détacher les yeux de la peinture.

— Allez, remue-toi, continue Paul d’une voix énergique. Aide-moi à refermer l’emballage. Je dois le porter à la maîtresse. C’est pour le concours « Peintres en herbe », tu t’en doutes.

Il fixe Vincent, les yeux emplis de fierté.

— Qu’est-ce que tu en penses, alors ? C’est un génie, hein, notre Fanette ! La plus douée de toutes… Elle n’aura que l’embarras du choix. Tokyo, New York, Madrid, toutes les écoles de peinture du monde vont se battre pour elle…

Vincent se lève. Il titube comme s’il était ivre.

Paul s’inquiète :

— Ça va, Vincent ?

— Tu… tu ne vas pas faire ça ? balbutie le garçon.

— Quoi ça ?

Paul commence à replier le papier marron sur le tableau.

— Do… donner ce tableau à la maîtresse. Pour qu’on l’envoie à l’autre bout du monde… Pour qu’ils nous prennent Fanette…

— Qu’est-ce que tu racontes ? Allez, aide-moi.

Vincent avance d’un pas. Son ombre recouvre Paul, toujours accroupi. La voix de Vincent, d’un coup, devient autoritaire, comme Paul ne l’a jamais entendue dans la bouche de son ami :

— Balance le tableau à la rivière !

Paul lève la tête et se demande, le temps d’un instant, si Vincent est sérieux ou non, puis il éclate de rire.

— Raconte pas n’importe quoi. Aide-moi, plutôt.

Vincent ne répond pas. Il se fige quelques instants puis, soudain, il avance d’un pas sur le bitume, lève le pied droit, pousse la toile posée sur les marches.

Le tableau glisse. Le ruisseau n’est qu’à quelques centimètres.

La main de Paul bloque le paquet. In extremis. Il le tient solidement d’une main et se relève, furieux.

— T’es dingue ! T’aurais pu le foutre à la flotte…

Paul sait que Vincent ne fait pas le poids. Il est plus fort que lui. S’il continue, Vincent, il va comprendre.

— Pousse-toi. Dégage. Je vais le porter à la maîtresse, ce tableau. Après, on réglera nos comptes, tous les deux.

Vincent se recule de deux mètres sous le saule pleureur dont les branches trempent dans le ruisseau. Il fouille dans la poche de son pantalon.

— Je te laisserai pas faire, Paul. Je te laisserai pas nous enlever Fanette.

— T’es dingue ! Dégage !

Paul avance. Vincent, en un saut, se précipite devant lui.

Il tient dans la main un couteau.

— Qu’est-ce que…

La surprise tétanise Paul.

— Tu vas me donner ce tableau, Paul. Je vais juste l’abîmer un peu. Juste ce qu’il faut…

Paul n’écoute plus les délires de Vincent. Il est concentré sur le couteau que Vincent brandit. Un couteau plat et large. Le même qu’utilise Fanette quand elle peint. Le même qu’utilisent les peintres pour nettoyer leur palette.

Où Vincent a-t-il pu trouver cet outil ?

À quel peintre a-t-il pu le voler ?

— Donne-moi ce tableau, Paul, insiste Vincent. Je ne plaisante pas.

D’instinct, Paul cherche de l’aide, quelqu’un qui passe, un voisin, n’importe qui. Ses yeux se tournent vers la fenêtre du donjon du moulin des Chennevières.

Personne ne bouge. Pas un chat. Pas un chien. Pas même Neptune.

La rivière semble chavirer autour de lui.

Un prénom tourbillonne dans son crâne, irréel, surréaliste.

James.

Paul fixe encore le couteau que tient Vincent. Un couteau sale. Un peintre nettoierait son couteau.

Pas Vincent.

La lame du couteau est rouge.

Rouge sang.

- 77 -

Les jambes nues de Stéphanie glissent dans la terre mêlée de sang, cherchent un appui dans la boue pourpre.

Quelqu’un vient.

Ses mains tentent d’agripper le tronc du peuplier devant elle, l’enserrent comme le corps d’un homme au pied duquel elle serait couchée. Elle se hisse péniblement. Elle a l’impression d’être couverte d’excréments, de lambeaux humains, d’avoir été jetée dans une fosse commune et de ramper parmi les cadavres pour en sortir.

Quelqu’un vient.

Stéphanie s’accroche au peuplier, se frotte à lui, se contorsionne comme pour s’essuyer à l’écorce, comme pour épouser sa force.

Quelqu’un vient.

Quelqu’un suit les berges de l’Epte. Elle entend distinctement un bruit de pas, qui froisse les fougères qui longent la confluence de la Seine, qui se rapproche. Dans le contre-jour, un corps se détache du rideau de peupliers.

Laurenç ?

Un bref instant, Stéphanie pense à son amant. Il n’existe plus de mare de sang. Plus d’immondices. Elle va déchirer cette robe souillée et se jeter dans les bras de Laurenç.

Il est revenu. Il va l’emmener.

Son cœur n’a jamais battu aussi vite.

— Je… je l’ai trouvé ainsi.

Jacques. C’est la voix de Jacques.

Glacée.

Les mains de Stéphanie griffent le bois. Les ongles de ses doigts se cassent au tronc, un à un, en autant de douleurs, comme pour exploser en éclats l’insupportable souffrance.

L’ombre avance dans le soleil.

Jacques.

Son mari.

Stéphanie n’a même plus la force de réfléchir, de se demander ce qu’il fait ici, à l’île aux Orties, de tenter de remettre en ordre les événements qui se succèdent. Elle se contente de les subir, de marcher comme une somnambule et de se cogner à cette succession d’obstacles qui se précipitent sur elle.