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Les yeux de Stéphanie ne peuvent se détacher de cette forme sombre que porte Jacques dans ses bras. Un chien, un chien mort dont la gueule a été à demi arrachée et dont le sang continue de couler le long des cuisses de Jacques.

Neptune.

— Je l’ai trouvé ainsi, murmure Jacques Dupain d’une voix blanche. C’est sûrement un accident de chasse dans la plaine. Quelqu’un l’a abattu. Un coup perdu. Ou un salaud. Il… il n’a pas souffert, Stéphanie. Il est mort sur le coup…

Stéphanie se laisse doucement glisser le long du tronc. L’écorce lui lacère les bras, les jambes. Elle ne sent plus la douleur. Plus aucune douleur.

Jacques lui sourit. Jacques est fort. Jacques est calme.

Il pose avec délicatesse le cadavre de Neptune sur un lit d’herbe.

— Ça va aller, Stéphanie.

Stéphanie sent toute résistance céder en elle. Heureusement, Jacques est là. Que serait-elle sans lui ? Que ferait-elle sans lui ? Il a toujours été là. Sans se plaindre, sans la juger, sans rien lui demander. Juste là. Comme ce peuplier auquel elle s’accroche. Jacques est un arbre qu’on a planté à côté d’elle, qui ne bronche pas lorsqu’elle s’éloigne, qui sait qu’elle reviendra toujours se protéger à son ombre.

Jacques lui tend la main. Stéphanie la saisit.

Elle a confiance en lui. En lui seul. Il est le seul homme qui ne l’a jamais trahie. Elle s’effondre en larmes contre son épaule.

— Viens, Stéphanie. Viens. Je suis garé un peu plus loin. On va charger Neptune dans le coffre. Viens, Stéphanie, nous rentrons chez nous.

- 78 -

L’inspecteur Laurenç Sérénac adosse sans précaution sa Triumph au mur blanc du commissariat. Il a mis à peine quelques minutes pour parcourir les cinq kilomètres qui séparent Giverny de Vernon. Il entre en trombe. Maury tient l’accueil, il parlemente avec trois filles, dont l’une, quasi hystérique, qui martèle que son sac à main a disparu à la terrasse de la place de la gare. Les deux copines hochent la tête.

— T’as vu Sylvio ?

Maury lève la tête.

— En bas. Aux archives…

Sérénac ne ralentit pas. Il dévale l’escalier et pousse la porte rouge. Sylvio Bénavides est penché sur un bloc de papier, il griffonne des notes. Il a étalé le contenu de la boîte à archives sur la table : les photographies des maîtresses de Jérôme Morval et des scènes de crime, les listes d’enfants de l’école de Giverny, l’autopsie, les expertises graphologiques, les photocopies de « Nymphéas », les notes manuscrites…

— Patron ! Vous tombez bien. J’ai avancé, je crois…

Sérénac ne laisse pas le temps à son adjoint d’en dire davantage :

— Laisse tomber, Sylvio. On décroche…

Bénavides le regarde avec étonnement et continue :

— Donc je vous disais, j’ai du nouveau. Tout d’abord, j’ai enfin retrouvé la cinquième maîtresse, la fameuse fille en blouse bleue, à partir des bulletins de paye de la famille Morval. J’ai passé des dizaines de coups de fil. Elle s’appelle Jeanne Thibaut. Effectivement, elle couchait avec Morval, pour garder son job, m’a-t-elle dit. Mauvais calcul, Patricia l’a virée au bout de deux mois. Depuis, elle a déménagé en région parisienne. Elle vit avec un facteur. Elle a deux gosses, de trois et cinq ans. Bref, vous voyez, patron, rien de suspect, de ce côté c’est à nouveau l’impasse !

Sérénac dévisage son adjoint d’un regard morne :

— L’impasse. Nous sommes d’accord alors, c’est…

— Sauf, coupe Bénavides, de plus en plus enthousiaste, que je suis aussi allé aux archives départementales, j’y ai passé un sacré moment… et j’ai fini par dénicher des exemplaires du Républicain de Vernon qui remontent à 1937. Ces journaux évoquent la mort de ce gamin, Albert Rosalba. Il y a même une sorte d’interview de la mère de l’enfant noyé. Louise Rosalba. Elle ne croyait pas à un accident. Elle…

Sérénac hausse le ton :

— Tu ne m’as pas compris, Sylvio. On laisse tomber ! Ça ne rime à rien, notre enquête, tout ce délire autour des « Nymphéas » oubliés cachés dans les greniers de Giverny, de l’accident d’un gosse avant la guerre ! De ces maris cocus… On se noie dans le ridicule !

Bénavides lève enfin son stylo de sa feuille de notes.

— Excusez-moi, mais c’est moi qui ne comprends plus, là, patron. Ça veut dire quoi, exactement, « on laisse tomber » ?

D’un revers de main, Sérénac fait voler les papiers étalés sur la table et s’assoit à leur place.

— Je vais te le dire autrement, Sylvio… Tu avais raison. Sur toute la ligne. Mélanger enquête criminelle et sentiments personnels dans cette histoire était la pire des folies… Je l’ai compris un peu tard, mais je l’ai compris…

— Vous parlez de Stéphanie Dupain ?

— Si tu veux…

Sylvio Bénavides lance un sourire complice et rassemble avec patience les feuilles éparpillées.

— Jacques Dupain n’est plus l’ennemi public numéro un, alors ?

— Faut croire que non…

— Mais… les…

Sérénac hausse le ton et tape du poing :

— Écoute-moi, Sylvio. Je vais téléphoner au juge d’instruction et lui expliquer que je patauge dans cette histoire, que je suis le dernier des incompétents, et que si ça lui chante il peut confier l’enquête à un autre…

— Mais…

Sylvio Bénavides embrasse du regard les pièces à conviction sur la table, jette un œil sur ses notes.

— Je… je vous comprends, patron. C’est même sûrement la bonne décision, mais…

Ses yeux se posent sur Laurenç.

— Nom de Dieu, qu’est-ce qui vous est arrivé ?

— Quoi ?

— Vos manches, votre blouson ? Vous avez transporté un cadavre ou quoi ?

Laurenç soupire.

— Je t’expliquerai… Plus tard. Il sous-entendait quoi, ton « mais » ?

Sylvio hésite à insister. Finalement, il détourne les yeux des habits souillés de sang.

— Mais… mais plus j’essaie de remettre en ordre toutes ces pièces du puzzle, et plus je reviens à cette histoire de gosse en danger, de gosse de onze ans… Si on laisse tomber maintenant, on risque de…

Sylvio Bénavides n’a pas le temps de terminer sa phrase. L’agent Maury, qui a descendu quatre à quatre les marches de l’escalier, surgit dans la salle des archives.

— Sylvio ! On a reçu un coup de fil de la maternité. C’est ta femme ! C’est parti, mon grand… Je crois avoir compris qu’elle avait perdu les eaux, mais la sage-femme ne m’a pas donné plus de détails, juste que le papa devait rappliquer dare-dare…

Bénavides bondit de sa chaise. Laurenç Sérénac lui adresse une tape amicale dans le dos pendant qu’il attrape sa veste.

— Fonce, Sylvio… Oublie le reste…

— Bon… Ben…

— Fonce, idiot !

— Merci, Laur… Euh, patron… Euh… Laurenç, je…

Il hésite un bref instant, le temps d’enfiler maladroitement ses bras dans les manches de sa veste. Sérénac le presse :

— Quoi ? Qu’est-ce que tu attends encore ? Vas-y !

— Euh, patron, juste avant de partir… Pour cette fois-ci, je peux vous tutoyer ?

— Il était temps, connard.

Ils sourient tous les deux. L’inspecteur Bénavides jette un dernier regard vers les feuilles sur la table, en particulier vers la photographie de Stéphanie Dupain, mélangée aux autres clichés puis lance en sortant :

— Tout bien pesé, je crois que tu as bien fait de laisser tomber cette enquête !

Laurenç Sérénac écoute son adjoint courir dans l’escalier. Les pas lourds s’éloignent, une porte claque, puis plus rien. Sérénac rassemble lentement toutes les pièces du dossier dans la boîte à archives rouge. Les photos, les rapports, les notes. Il parcourt des yeux le classement alphabétique des lettres de l’étagère, puis range le carton rouge.