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M… comme Morval.

Il se recule. L’affaire Morval n’est plus qu’un dossier parmi quelques centaines d’autres non élucidés. Malgré lui, il ne peut s’empêcher de repenser à la dernière remarque de Sylvio.

Un enfant en danger de mort.

Un enfant qui meurt. Un autre qui naît…

Sylvio oubliera…

Laurenç Sérénac aperçoit, presque amusé, dans un coin de la pièce, quelques bottes que leurs propriétaires givernois ne sont jamais venus récupérer, sans doute parce qu’elles étaient trop vieilles ou trop usées. Au-dessus, sur une table, l’empreinte de semelle en plâtre est toujours exposée. Décidément, cette enquête n’avait aucun sens, se force-t-il à ironiser. Ses pensées suivantes volent vers Stéphanie, vers le cadavre de Neptune.

Oui, il a pris la bonne décision. Il y a eu assez de morts…

Pour le reste, le regard mauve Nymphéas de Stéphanie, sa peau de faïence, ses lèvres de craie et les rubans d’argent dans ses cheveux…

Il oubliera.

Du moins, il l’espère.

- 79 -

— Donne-moi ce tableau, répète Vincent.

Le couteau de peintre que le garçon tient à la main lui assure une contenance nouvelle, comme s’il avait quelques années de plus, l’âge et l’expérience d’un adolescent rodé au combat de rue. Paul serre plus fermement encore le tableau de Fanette contre sa taille.

Furieux.

— Il vient d’où, Vincent, ce couteau ?

— Je l’ai trouvé ! On s’en fout. Donne le tableau… Tu sais bien que c’est moi qui ai raison. Si tu tiens vraiment à Fanette…

Les pupilles de Vincent se dilatent. Des nervures rouges se forment au coin de son œil. Des yeux de dingue. Jamais Paul ne l’a vu ainsi.

— T’as pas répondu. Tu l’as trouvé où, ce couteau ?

— Change pas de conversation !

— Pourquoi il y a du sang sur ton couteau ?

Le bras de Vincent tremble un peu, maintenant. Les nervures rouges de ses iris s’agrandissent, se rejoignent en cercle autour de sa pupille.

— Mêle-toi de ce qui te regarde !

Paul a l’impression de voir son ami se métamorphoser sous ses yeux, se transformer en une sorte de fou hystérique capable de tout. Il pose la main sur le rebord du lavoir.

— C’est… c’est… c’est pas toi, tout de même…

— Dépêche-toi, Paul. File ce tableau. On est dans le même camp ! Si tu tiens à Fanette, on est dans le même camp.

Le couteau de peintre s’agite dans l’air en mouvements désordonnés. Paul se recule.

— Putain… Tu… tu… C’est toi qui as planté le peintre américain… James… Un coup de couteau dans le cœur, m’a raconté Fanette. C’est… c’est toi ?

— Ta gueule ! Qu’est-ce que t’en as à foutre, d’un peintre américain ? C’est Fanette qui compte, non ? Choisis ton camp, je te dis ! File le tableau, ou balance-le dans l’eau… Une dernière fois !

Le bras de Vincent se raidit, comme s’il tenait une épée et qu’il allait porter un assaut.

— Une dernière fois…

Paul esquisse un sourire et se baisse pour poser le paquet sur le bitume du rebord du lavoir.

— OK, Vincent. On se calme…

Puis, soudainement, Paul se redresse. Vincent, surpris, n’a pas le temps d’esquisser le moindre geste. La main de Paul se ferme sur son poignet. Le serre, fort, tout en tordant l’avant-bras du garçon. Vincent est contraint de s’agenouiller, il éructe des injures mais la poigne de Paul accentue encore son étreinte. Vincent n’a plus le choix. Ses yeux rougis se mouillent de larmes. Douleur. Humiliation. Sa main s’ouvre. Lorsque le couteau de peintre tombe, Paul, d’un coup de pied, le fait glisser dans l’herbe, sous le saule, à trois mètres d’eux ; sa main n’abandonne pas sa torsion : d’une rotation, il force le bras de Vincent à passer dans son dos, puis lève le poignet. Le garçon hurle :

— Mon épaule, putain, tu vas m’arracher l’épaule…

Paul soulève encore le bras de Vincent. Paul est le plus fort. Il l’a toujours été.

— T’es un malade, mon gars. T’es un dingue. On va te foutre à l’asile. Qu’est-ce que tu crois ? Je vais aller voir tes parents, les flics, tout le monde. Je me doutais bien que t’étais pas net. Mais à ce point…

Vincent hurle. Paul s’est parfois battu, dans la cour, à la récré, mais jamais il n’est allé aussi loin. Combien de temps peut-il encore broyer ce poignet ? Jusqu’à quelle hauteur peut-il tordre ce bras avant que l’épaule de Vincent ne se déchire ? Il a l’impression d’entendre des cartilages rompre.

Vincent a cessé de hurler. Il pleure maintenant et son corps progressivement perd toute résistance, comme si l’ensemble de ses muscles se relâchait. Paul ouvre enfin sa main et repousse le garçon, qui roule sur un mètre telle une boule de chiffon.

Inerte. Dompté.

— Je t’ai à l’œil, menace Paul.

Il s’assure d’un regard que le couteau de peintre est trop loin pour que le garçon puisse le ramasser. Vincent est resté prostré dans une position fœtale. Sans cesser de le surveiller, Paul se penche au bord du lavoir pour ramasser le tableau. Sa main touche le papier marron.

Peut-être détourne-t-il les yeux une demi-seconde pour assurer sa prise.

À peine.

Trop.

Vincent se lève d’un bond et court, droit devant lui, les coudes en avant. Paul esquisse un geste de côté, vers le lavoir. Une nouvelle fois, il a été plus rapide que Vincent, les coudes de Vincent atteignent son torse, mais presque sans le toucher, sans lui faire mal. Vincent s’étale lourdement dans les orties, droit devant.

Malade !

Paul n’a pas le temps de penser à autre chose, l’instant d’après, une mince pellicule de terre glisse sous son pied. Il sent qu’il perd l’équilibre sur la berge meuble.

Sa jambe s’agite dans le vide, entre la berge et le ruisseau. Sa main cherche un appui, n’importe quoi, le toit du lavoir, une poutre, une branche…

Trop tard.

Il tombe à la renverse. Il se recroqueville, par instinct. Son dos heurte d’abord le mur de brique du lavoir. La douleur est brutale et intense. Paul continue de rouler, un mètre sur le côté. Pas longtemps.

Sa tempe heurte la margelle de la poutre. Ses yeux s’ouvrent vers le ciel. Un immense flash, comme un éclair.

Il glisse, il glisse encore, il voit tout, il est conscient, c’est juste son corps qui ne répond plus, qui ne veut plus obéir.

L’eau froide touche ses cheveux.

Paul comprend qu’il est en train de rouler dans le ruisseau, centimètre après centimètre. Ses yeux ne voient plus que le ciel sans nuages, au-dessus de lui, et quelques branches de saule, comme des griffures sur un écran bleu.

L’eau froide lui dévore l’oreille, le cou, la nuque.

Il s’enfonce.

Le visage de Vincent apparaît dans l’écran bleu.

Paul lui tend la main, du moins, c’est ce qu’il croit, c’est ce qu’il voudrait. Il ne sait pas si sa main se lève, il ne la sent pas, il ne la voit pas dans le tableau bleu. Vincent lui sourit. Paul se demande ce que cela veut dire. Que tout ceci, c’était pour rire ? C’était une blague ? Vincent va le sortir de là avec une tape sur l’épaule.

Ou que Vincent est réellement fou ?

Vincent s’approche.