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Paul connaît la réponse, maintenant… Ce n’est pas un sourire qui déforme la bouche de Vincent, c’est une grimace sadique. Paul voit enfin une main, puis deux, surgir dans l’écran bleu, se rapprocher. Elles disparaissent mais il sent qu’elles se posent sur ses épaules.

Les poussent.

Paul aimerait se débattre, agiter les pieds, se tourner, envoyer valser ce malade, il est plus fort, plus fort que lui. Beaucoup plus fort.

Le moindre geste lui est impossible. Il est paralysé. Il a compris.

Les deux mains le poussent encore.

L’eau glacée lui dévore la bouche, les narines, les yeux.

La dernière image dont Paul a conscience, ce sont des flaques roses au-dessus de lui, à la surface, sous l’eau vive.

Ça lui fait penser au tableau de Fanette.

C’est sa dernière pensée.

- 80 -

Je continue d’avancer péniblement sur le chemin qui mène à l’île aux Orties. Richard Paternoster, le paysan de la prairie, a fini par me lâcher, non sans m’avoir distillé une litanie de conseils. « À votre âge, ma pauvre, ce n’est plus raisonnable, une telle promenade jusqu’à l’Epte. Sous un tel soleil… Qu’allez-vous faire là-bas, à la confluence ? Vous êtes sûre que vous ne voulez pas que je vous dépose ? Soyez prudente, hein, même sur le chemin de terre, il y a souvent des types qui roulent trop vite. Des touristes égarés, ou pas égarés d’ailleurs, des fans de Monet qui cherchent la fameuse île aux Orties… Regardez, tout à l’heure, cette moto, la vitesse à laquelle elle a traversé la prairie… Tiens, je ne vous mens pas, regardez, là, cette voiture…»

Un nuage de terre ocre s’est élevé du chemin.

La Ford Break bleue est passée devant la ferme.

La Ford des Dupain. Dans le halo de poussière, j’ai juste eu le temps d’apercevoir les passagers.

Jacques Dupain, au volant, le regard vide.

Stéphanie Dupain, à ses côtés, en larmes.

Tu pleures, ma chérie ?

Pleure, pleure, ma belle. Fais-moi confiance, ce n’est que le début.

Ce maudit chemin me semble interminable. Je continue à mon rythme, ma canne essaye d’anticiper les ornières ; il ne me reste plus que quelques centaines de mètres avant d’arriver à l’île aux Orties. J’aimerais pouvoir accélérer. Il me tarde de retrouver Neptune, je ne l’ai pas revu depuis que j’ai quitté le moulin. Je sais que cet idiot de chien a l’habitude des longues fugues, en compagnie des gamins du village, des passants ou des lapins de la prairie.

Mais ici…

Une stupide angoisse me monte dans la gorge.

— Neptune ?

J’arrive enfin à l’île aux Orties.

Curieusement, ce lieu coincé entre deux rivières m’a toujours fait penser à un bout du monde. Pas tout à fait comme une île, il ne faut rien exagérer, mais tout de même une péninsule. Le vent y agite les feuilles des peupliers comme s’il soufflait du grand large, comme si ce ruisseau ridicule, l’Epte, ce fossé de moins de deux mètres, était plus infranchissable qu’un océan. Pour vous le dire autrement, c’est comme si ce banal champ d’orties s’étendait en réalité sur le rebord du monde et que seul Monet l’avait compris…

— Neptune !

J’aime rester là longtemps, regarder de l’autre côté de l’eau. J’aime ce lieu. Je le regretterai.

— Neptune !

Je crie plus fort maintenant. Ce chien ne se montre toujours pas. Mon angoisse commence à se transformer en une véritable peur. Où a pu passer ce chien ? Je siffle, cette fois. Je sais encore siffler. Neptune rapplique toujours quand je siffle.

J’attends.

Seule.

Pas un bruit. Pas un signe. Aucune trace de Neptune.

Je me raisonne, je sais bien que mes craintes sont ridicules. Je me fais des idées à cause de ce lieu. Il y a bien longtemps que je ne crois plus aux malédictions, à l’histoire qui se reproduit et à ce genre de foutaises. Il n’y a pas de hasard… Juste…

Mon Dieu… Ce chien qui ne revient pas…

— Neptune !

Je crie à m’en déchirer la gorge.

Je hurle, encore et encore :

— Neptune… Neptune…

Les peupliers semblent muets pour l’éternité.

— Neptune…

Ah…

Voici mon chien qui surgit de nulle part, écartant les fourrés à ma droite, il vient se coller à ma robe. Ses yeux coquins pétillent de malice, comme pour se faire pardonner d’une fugue un peu trop longue.

— Allez, Neptune, on rentre.

TABLEAU DEUX

Exposition

- TREIZIÈME JOUR -

25 mai 2010

(Prairie de Giverny)

Renoncement

- 81 -

Je reviens de l’île aux Orties. Cette fois-ci, après la ferme de Richard Paternoster, au lieu de rentrer au moulin des Chennevières, je tourne à droite, vers les trois parkings en pétale. Neptune trotte autour de moi. Les voitures et les autocars commencent à libérer leurs places. Plusieurs fois, des connards qui reculent sans regarder dans leur rétroviseur manquent de peu de me renverser. Je balance un coup de canne sur leur pare-chocs, voire le bas de la carrosserie. Ils n’osent rien dire à une vieille comme moi. Ils s’excusent, même.

Pardonnez-moi, on s’amuse comme on peut.

— Tu viens, Neptune…

Ces cons seraient capables d’écraser mon chien.

J’arrive enfin au chemin du Roy. Je continue quelques mètres, jusqu’aux jardins de Monet. Ça se presse, entre les roses et les nymphéas. Il faut dire, c’est une belle journée de printemps, il reste une heure à peine avant que le jardin ferme. Les touristes en veulent pour leurs kilomètres et patientent sagement, en file indienne dans les allées, poussette contre poussette. C’est Giverny à dix-sept heures. Tendance RER.

Mon regard se perd dans la foule. Rapidement, je ne vois plus qu’elle.

Fanette.

Elle me tourne le dos. Elle est installée au bord du bassin aux Nymphéas, devant sa toile, posée sur les glycines. Je devine qu’elle pleure.

— Qu’est-ce que tu lui veux ?

Le gros Camille se tient à l’autre bout du bassin des Nymphéas, sur le petit pont vert au-dessus duquel pleuvent des branches de saule pleureur. Il a l’air un peu idiot. Il tortille une feuille cartonnée entre ses mains.

— Qu’est-ce que tu lui veux, à Fanette ? répète Vincent.

Camille bredouille, gêné :

— C’est… c’est… Pour la consoler… j’ai pensé… Une carte d’anniversaire, pour ses onze ans.

Vincent arrache la carte des mains de Camille, la détaille brièvement. C’est une simple carte postale, une reproduction des « Nymphéas », en mauve, la plus banale qui soit. Il est juste inscrit, au dos de la carte : Bon anniversaire. Onze ans.

— OK. Je vais lui donner. Laisse-la tranquille, maintenant. Fanette a besoin qu’on la laisse tranquille.

Les deux garçons observent à l’opposé du bassin la fillette penchée sur sa toile, occupée à manier ses pinceaux avec une fureur désordonnée.

— Elle… elle va comment ? articule Camille.

— Qu’est-ce que tu crois ? répond Vincent. Elle est comme nous tous. Elle est sonnée. La noyade de Paul. L’enterrement sous la pluie. Mais on s’en remettra, hein… Ça arrive, les accidents… Ça arrive. C’est comme ça.

Le gros Camille fond en larmes. Vincent ne se donne même pas la peine d’un geste de réconfort, il longe déjà le bassin, il ajoute simplement en s’éloignant :

— T’inquiète, je vais la lui donner, ta carte.

Le chemin qui entoure le bassin tourne sur la gauche et disparaît dans une jungle de glycines. Aussitôt hors de vue, Vincent enfonce la carte d’anniversaire dans sa poche. Il s’avance vers le pont japonais en écartant d’un revers de main les iris qui se penchent un peu trop sur son passage.