Fanette est là, lui tourne le dos, renifle. Elle trempe son pinceau, le plus large, presque un instrument de peintre en bâtiment, dans une palette où la fillette a mélangé toutes les couleurs les plus sombres qui soient.
Marron intense. Gris anthracite. Pourpre profond.
Noir.
Fanette recouvre la toile arc-en-ciel de coups de pinceau anarchiques, sans rien chercher à reproduire d’autre que les tourments de son esprit. Comme si en quelques minutes, les ténèbres tombaient sur le bassin, sur l’eau vive, sur la lumière de la toile. Fanette épargne juste quelques nymphéas, qu’elle illumine d’un point jaune vif à l’aide d’un pinceau plus fin.
Étoiles éparses dans la nuit.
Vincent parle, d’une voix douce :
— Camille voulait venir, mais je lui ai dit que tu voulais être tranquille. Il… il te souhaite un bon anniversaire.
La main du garçon se pose sur sa poche mais ne sort pas la carte qu’il y a rangée. Fanette ne répond pas. Elle vide un nouveau tube de peinture ébène sur sa palette.
— Pourquoi tu fais ça, Fanette ? C’est…
Enfin, Fanette se retourne. Ses yeux sont rougis de larmes. Sans doute à l’aide du même chiffon qui lui sert à peindre, elle a essuyé à la hâte ses joues. Noircies.
— C’est fini, tout ça, Vincent. C’est fini, les couleurs. C’est fini, la peinture.
Vincent demeure silencieux. Fanette explose :
— C’est fini, Vincent… Tu ne comprends pas ? Paul est mort à cause de moi, il a glissé sur la marche du lavoir en allant chercher ce maudit tableau. C’est moi qui l’ai envoyé, c’est moi qui lui ai dit de se dépêcher… C’est moi qui… qui… qui l’ai tué…
Vincent pose avec douceur sa main sur l’épaule de la fillette.
— Mais non, Fanette, c’était un accident, tu le sais bien. Paul a glissé, il s’est noyé dans le ruisseau, personne n’y peut rien…
Fanette renifle.
— Tu es gentil, Vincent.
Elle pose son pinceau sur la palette et penche sa tête contre l’épaule du garçon. Elle s’effondre en larmes.
— Ils m’ont tous dit que j’étais la plus douée. Que je devais être égoïste. Que la peinture me donnerait tout… Ils m’ont menti, Vincent, ils m’ont tous menti. Ils sont tous morts. James. Paul…
— Pas tous, Fanette. Pas moi. Et puis, Paul…
— Chut.
Vincent a compris que Fanette réclamait le silence. Le garçon n’ose rien dire. Il attend. Seuls les reniflements de la fillette rompent le calme effrayant des bords du bassin, ainsi que, de temps à autre, le très léger clapotement provoqué par des feuilles de saule ou de glycine qui tombent dans l’étang. Enfin, la voix tremblante de Fanette s’approche de l’oreille de Vincent.
— C’est… c’est fini aussi, tout ce jeu. C’est fini, ces surnoms de peintres impressionnistes que je vous donnais à tous pour me rendre intéressante. Ces faux prénoms. Ça n’a plus aucun sens…
— Si tu veux, Fanette…
Le bras de Vincent entoure maintenant la fillette, la presse contre lui. Elle pourrait s’endormir, là.
— Je suis là, murmure Vincent. Je serai toujours là, Fanette…
— Ça aussi, c’est fini. Je ne m’appelle plus Fanette. Plus personne ne m’appellera Fanette. Ni toi ni personne. La petite fille que tout le monde appelait Fanette, la petite fille si douée pour la peinture, le génie en herbe, elle est morte elle aussi, près du lavoir, à côté du champ de blé. Il n’y a plus de Fanette.
Le garçon hésite. Sa main remonte vers l’épaule de la fillette, caresse le haut de son bras.
— Je comprends… Je suis le seul à te comprendre, tu le sais bien, je serai toujours là… Fanet…
Vincent tousse. Sa main monte encore le long du bras de la fillette.
— Je serai toujours là, Stéphanie.
La gourmette au poignet du garçon glisse le long de son bras. Il ne peut s’empêcher de baisser les yeux vers le bijou. Il a compris que désormais Stéphanie ne l’appellerait plus jamais par ce prénom de peintre qu’elle avait choisi pour lui. Vincent.
Elle utilisera son véritable prénom.
Celui de son baptême, de sa communion, celui qui est gravé en argent sur sa gourmette.
Jacques.
L’eau coule sur le corps nu de Stéphanie. Elle se frotte avec hystérie sous le jet d’eau bouillante. Sa robe paille tachée de marques rouges est jetée en boule à côté, sur le carrelage. L’eau se déverse en cascade sur elle depuis de longues minutes, mais elle sent encore contre sa peau la mare du sang de Neptune dans laquelle elle a trempé. L’odeur atroce. La souillure.
Il n’y a pas d’amour heureux.
Elle ne peut s’empêcher de repenser à ces instants de folie qu’elle vient de vivre sur l’île aux Orties.
Son chien, Neptune, abattu.
Ce mot d’adieu de Laurenç.
Il n’y a pas d’amour heureux.
Jacques est assis dans la pièce d’à côté, sur le lit. Sur la table de chevet, la radio braille un tube entêtant qui passe en boucle, Le Temps de l’amour, de Françoise Hardy. Jacques parle fort pour que Stéphanie l’entende sous la douche :
— Plus personne ne te fera du mal, Stéphanie. Plus personne. On va rester là, tous les deux. Plus personne ne se mettra entre nous.
Il n’y a pas d’amour heureux…
À l’exception de ceux que notre mémoire cultive.
Stéphanie pleure, quelques gouttes supplémentaires sous le jet brûlant.
Jacques poursuit son monologue au bord du lit.
— Tu verras, Stéphanie. Tout va changer. Je vais te trouver une maison, une autre, une vraie, une que tu aimeras.
Jacques la connaît si bien. Jacques trouve toujours les mots.
— Pleure, ma chérie. Pleure, pleure, tu as raison. Demain, nous irons à la ferme d’Autheuil, pour adopter un nouveau chiot. C’était un accident pour Neptune, un accident stupide, cela arrive, à la campagne. Mais il n’a pas souffert. On ira demain, Stéphanie. Demain, cela ira mieux…
Le jet s’est arrêté. Stéphanie s’est enroulée dans une large serviette lavande. Elle avance dans la chambre mansardée, pieds nus, cheveux ruisselants. Belle, si belle. Si belle dans les yeux de Jacques.
Peut-on autant aimer une femme ?
Jacques se lève, enlace sa femme contre lui, se trempe à elle.
— Je suis là, Stéphanie. Tu le sais bien, je serai toujours là, avec toi, dans les coups durs…
Le corps de Stéphanie se raidit un instant, un court instant, avant de s’abandonner totalement. Jacques embrasse sa femme dans le cou puis murmure :
— Tout va recommencer, ma belle. Demain, nous irons adopter un nouveau chiot. Cela t’aidera à oublier… Je te connais. Un nouveau chiot à baptiser !
La serviette mouillée glisse sur le sol. Jacques, d’une douce pression, allonge sa femme sur le lit conjugal. Nue. Stéphanie se laisse faire.
Elle a compris. Elle ne lutte plus. Le destin a décidé pour elle. Elle sait que les années qui vont passer ensuite ne compteront pas, qu’elle vieillira ainsi, prise au piège, aux côtés d’un homme attentionné qu’elle n’aime pas. Le souvenir de sa tentative d’évasion s’effacera, petit à petit, avec le temps.
Stéphanie se contente de fermer les yeux, seule résistance dont elle se sent désormais capable. Dans le transistor, les derniers accords de guitare du Temps de l’amour se fondent dans les gémissements rauques de Jacques.