Stéphanie aimerait également se boucher les oreilles.
Après un court indicatif radiophonique, la voix joviale d’un animateur présente l’éphéméride du lendemain. Il fera beau, une chaleur exceptionnelle pour la saison. Bonne fête à toutes les Diane. Le soleil se lèvera à 5 h 49, encore quelques minutes de gagnées. Demain, nous serons le 9 juin 1963.
Il n’y a pas d’amour heureux…
À l’exception de ceux que notre mémoire cultive.
À jamais, pour toujours.
Laurenç
Je me secoue. Je vais finir par griller au soleil à rester ainsi immobile, au bord du chemin du Roy, perdue dans mes pensées de vieille toquée.
Il faut que je me bouge. Il faut que je boucle la boucle. Il ne manque que le mot « fin » à faire apparaître dans le cadre de cette histoire.
C’est une jolie romance, non ? Vous appréciez le happy end, j’espère.
Ils se marièrent, du moins, ils restèrent mariés, ils n’eurent pas d’enfants.
Il vécut heureux.
Elle crut l’être. On s’habitue.
Elle eut le temps… Près de cinquante ans. De 1963 à 2010, très précisément. Le temps d’une vie, tout simplement.…
Je décide de marcher encore un peu, je longe le chemin du Roy jusqu’au moulin. Je franchis le ru par le pont et je m’arrête devant le portail. Aussitôt, je remarque que ma boîte aux lettres déborde de prospectus stupides pour les promotions de l’hypermarché le plus proche, dans lequel je n’ai jamais mis les pieds. Je peste. Je jette les papiers dans la poubelle à l’entrée de la cour, que j’ai placée là exprès. Elle est loin de déborder… Je pousse soudain un juron.
Au milieu des prospectus est glissée une enveloppe qui a failli subir le même sort. Une enveloppe à mon nom, un petit format cartonné. Je la retourne et lit l’adresse de l’expéditeur. « Docteur Berger. 13 rue Bourbon-Penthièvre. Vernon. »
Le docteur Berger…
Ce charognard serait bien capable de m’envoyer une facture pour m’extorquer quelques frais supplémentaires. J’évalue la taille de l’enveloppe. À moins qu’il ne me présente ses condoléances avec un peu de retard.
Après tout, il est presque le dernier à avoir vu mon mari vivant. C’était… il y a très exactement treize jours.
Mes doigts maladroits déchirent l’enveloppe. Je découvre un petit carton gris clair assombri d’une croix noire dans le coin gauche.
Berger a griffonné quelques mots, à peine lisibles.
Chère amie,
J’ai appris avec tristesse le décès de votre mari le 15 mai 2010. Comme je vous l’avais annoncé quelques jours auparavant lors de ma dernière visite, cette issue était hélas inéluctable. Vous formiez à l’évidence un couple solide et uni. Depuis toujours. C’est rare et précieux.
Avec toutes mes condoléances,
Hervé Berger
Je tords avec énervement le carton entre mes doigts. Malgré moi, je repense à la dernière consultation. Il y a treize jours. Une éternité. Une autre vie. Une nouvelle fois, mon passé ressurgit.
C’était le 13 mai 2010, le jour où tout a basculé, le jour où un vieil homme sur son lit de mort se confessa. Juste quelques aveux, avant de mourir…
Cela dura une heure, à peine. Une heure pour écouter, puis treize jours pour se souvenir.
Je résiste à l’envie de déchirer ce carton. Avant de se perdre encore dans les dédales de ma mémoire, mes yeux se posent sur l’enveloppe.
J’y lis l’adresse. Mon adresse.
Stéphanie Dupain
Moulin des Chennevières
Chemin du Roy
27620 Giverny
- PREMIER JOUR -
13 mai 2010
(Moulin des Chennevières)
Testament
J’attends dans le salon du moulin des Chennevières. Le médecin est dans la pièce d’à côté, dans la chambre, avec Jacques. Je l’ai appelé en catastrophe, vers 4 heures du matin, Jacques se tordait de douleur dans les draps, comme si son cœur ralentissait, comme un moteur sans essence qui tousse avant de s’arrêter, comme si le sang allait cesser de circuler. Lorsque j’ai allumé la lampe de la chambre, ses bras étaient blancs, striés de veines bleu clair. Le docteur Berger est arrivé quelques minutes plus tard. Il peut, il a monté son cabinet à Vernon, rue Bourbon-Penthièvre, mais a acheté une des plus belles villas, sur les bords de Seine, un peu après Giverny.
Le docteur Berger est sorti de la chambre une bonne demi-heure plus tard. Je suis assise sur une chaise. À ne rien faire, juste à attendre. Le docteur Berger n’est pas du genre à prendre des pincettes. C’est un sale con qui a construit sa véranda et creusé sa piscine sur le dos de tous les vieux du canton, mais son franc-parler, au moins, c’est une qualité qu’on ne peut pas lui retirer.
C’est pour cela qu’on l’a pris comme médecin de famille, depuis des années. Lui ou un autre…
— C’est la fin. Jacques a compris. Il sait qu’il lui reste… au plus, quelques jours. Je lui ai fait une intraveineuse. Il va aller mieux quelques heures. J’ai appelé l’hôpital de Vernon, ils ont réservé une chambre, ils envoient une ambulance.
Il reprend sa petite mallette en cuir, semble hésiter :
— Il… il demande à vous voir. J’ai voulu lui donner quelque chose pour le faire dormir, mais il a insisté pour vous parler…
Je dois avoir l’air étonnée. Plus étonnée que bouleversée. Berger se croit obligé d’ajouter :
— Et vous, ça va aller ? Vous allez tenir le coup ? Vous voulez que je vous prescrive quelque chose ?
— Ça va, ça va, merci.
Je n’ai qu’une hâte maintenant, qu’il sorte. Il jette un nouveau regard à travers la pièce sombre, puis pose un pied dehors. Il se retourne une dernière fois, avec une mine affectée. Il a presque l’air sincère. Peut-être que perdre un bon client, ça ne le fait pas rire.
— Je suis désolé. Bon courage, Stéphanie.
J’ai lentement marché vers la chambre de Jacques, sans une seconde imaginer ce qui m’attendait : la confession de mon mari. La vérité, après toutes ces années.
L’histoire était si simple, en fait.
Un seul tueur, un seul mobile, un seul lieu, une petite poignée de témoins.
Le tueur frappa deux fois, en 1937 et 1963. Son seul but était de conserver son bien, son trésor : la vie d’une femme, de sa naissance à sa mort.
Ma vie.
Un seul criminel. Jacques.
Jacques me donna toutes les explications. Rien ne manqua. Ces derniers jours, mes souvenirs ont sauté d’une époque à l’autre de ma vie, tel un kaléidoscope incompréhensible… Pourtant, chacun de ces détails n’était que le rouage d’un engrenage précis, d’un destin minutieusement aiguillé par un monstre.
C’était il y a treize jours.
Ce matin-là, j’ai poussé la porte de la chambre de Jacques, sans savoir que je la refermais sur les ombres de mon destin.
Définitivement.
— Approche, Stéphanie, approche-toi du lit.
Le docteur Berger a glissé deux gros oreillers sous le dos de Jacques. Il est plus assis que couché. Le sang qui afflue vers ses joues contraste avec la pâleur de ses bras.
— Approche, Stéphanie. Berger t’a dit, je suppose… On va devoir se quitter… Bientôt. C’est… c’est… Il faut que je te dise… Il faut que je te parle, pendant que j’en ai la force. J’ai demandé à Berger de me donner un truc qui me permette de tenir le coup, avant que l’ambulance arrive…