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Je m’assois sur le rebord du lit. Il glisse une main ridée le long des plis du drap. Les poils de son bras sont rasés sur dix centimètres autour d’un épais pansement beige. Je prends sa main.

— Stéphanie, dans le garage, dans le cellier, il y a tout un tas d’objets auxquels on n’a pas touché depuis des années. Mes affaires de chasse par exemple, des vieilles vestes, un sac, des cartouches mouillées, mes bottes aussi. Des vieux trucs moisis. Tu vas les soulever. Tu vas tout retirer. Ensuite, tu vas écarter avec tes pieds le gravier par terre. Juste en dessous, tu vas voir, il y a une sorte de trappe, un vide sanitaire, quelque chose comme ça. On ne peut pas la voir si on ne retire pas tout ce qu’il y a dessus. Tu vas lever la trappe. Tu ne peux pas la rater. Dedans, tu trouveras un petit coffre, un coffre en aluminium, de la taille d’une boîte à chaussures. Tu vas me l’apporter, Stéphanie.

Jacques me serre la main assez fort, puis la lâche. Je ne comprends pas tout mais je me lève. Je trouve cela étrange, ce n’est pas le genre de Jacques, les mystères et les jeux de piste. Jacques est un homme simple, lisse, sans surprise. Je me demande même si le docteur Berger n’y est pas allé un peu trop fort, avec ses médicaments.

Je reviens, quelques minutes plus tard. Toutes les indications de mon mari étaient rigoureusement exactes. J’ai trouvé le petit coffre en aluminium. Les jointures sont rouillées. La tôle brillante est piquée un peu partout de taches sombres.

Je pose le coffre sur le lit.

— Il… il est fermé par un cadenas, dis-je.

— Je sais… je sais. Merci. Stéphanie, il faut que je te pose une question. Une question importante. Je ne suis pas très doué pour les discours, tu me connais, mais il faut que tu me dises. Stéphanie, toutes ces années, as-tu été heureuse à mes côtés ?

Qu’est-ce que vous voulez répondre à cela ? Que voulez-vous répondre à un homme qui n’a plus que quelques jours à vivre ? Un homme dont vous avez partagé la vie, plus de cinquante ans, soixante, peut-être ? Qu’est-ce que vous voulez répondre d’autre que « Oui… Oui, Jacques, bien entendu, Jacques, j’ai été heureuse toutes ces années… à tes côtés » ?

Ça ne semble pas lui suffire.

— Maintenant, Stéphanie, on est au bout de la route. On peut bien tout se dire. As-tu des… comment dire… des… des regrets ? Penses-tu, je ne sais pas, que ta vie aurait pu être meilleure si elle s’était passée autrement… ailleurs… av…

Il hésite, déglutit.

— Avec quelqu’un d’autre ?

J’ai l’impression étrange que Jacques a pensé et repensé dans sa tête ces questions des milliers de fois, pendant des années, qu’il a juste attendu le bon moment, le bon jour, pour les poser. Pas moi… Non pas que je ne me sois pas posé ces questions, mon Dieu, oh que non. Mais je suis une vieille femme, maintenant. Je ne me suis pas préparée à cela, en me levant, ce matin. Les brumes se dispersent lentement, désormais, dans mon esprit fatigué. Moi aussi, j’ai patiemment enfermé ce genre de questions dans un coffre et je me suis efforcée de ne jamais le rouvrir. J’ai égaré la clé. Il faudrait que je cherche… C’est si loin.

— Je ne sais pas, réponds-je. Je ne sais pas, Jacques. Je ne comprends pas ce que tu veux dire…

— Si, Stéphanie. Bien entendu que tu comprends… Stéphanie, il faut que tu me répondes, c’est important, aurais-tu préféré une autre vie ?

Jacques me sourit. Un sang rose colore maintenant l’ensemble de son visage, jusqu’au haut de ses bras. Efficaces, les pilules de Berger… Et pas que sur la circulation sanguine… Jamais, en cinquante ans, Jacques ne m’a posé ce genre de questions. Ça ne ressemble à rien. Ni à lui ni à rien. Est-ce une façon de finir sa vie ? À plus de quatre-vingts ans, demander à l’autre, celle qui reste, si toute sa vie est bonne à jeter à la poubelle ? Qui pourrait répondre « oui » à cela, qui pourrait répondre « oui » à son conjoint mourant, même s’il le pense, surtout s’il le pense. Je sens le piège, sans encore que je sache pourquoi. Je sens que toute cette mise en scène pue le piège.

— Quelle autre vie, Jacques ? De quelle autre vie parles-tu ?

— Tu n’as pas répondu, Stéphanie… Aurais-tu préféré…

L’effluve empoisonné du piège se fait plus évident encore, comme un parfum lointain qui me revient, une oppressante odeur familière évanouie depuis longtemps, mais jamais oubliée. Je n’ai pas d’autre choix que de répondre, avec une tendresse d’infirmière :

— J’ai eu la vie que j’ai choisie, Jacques, si c’est ce que tu veux entendre. Celle que je méritais. Grâce à toi, Jacques. Grâce à toi.

Jacques souffle comme si saint Pierre venait en personne de lui annoncer que son nom était sur la liste des entrants au paradis. Comme si, maintenant, il pouvait s’en aller serein. Il m’inquiète. Sa main se redresse et tâtonne sur la table de chevet, à la recherche de je ne sais quel objet. Il heurte le verre posé, qui tombe sur le sol et se brise. Un mince filet d’eau coule sur le parquet.

Je me redresse pour essuyer, ramasser les éclats de verre, lorsque sa main se lève encore.

— Attends, Stéphanie. Un simple verre brisé, ce n’est pas grave. Aide-moi, regarde dans mon portefeuille, là, sur la table de chevet…

Je m’avance. Le verre crisse sous mes pantoufles.

— Ouvre-le, continue Jacques. À côté de ma carte de Sécurité sociale, il y a ta photographie, Stéphanie, tu la vois ? Passe ton doigt sous la photo…

Il y a une éternité que je n’ai pas ouvert le portefeuille de Jacques. Mon image m’explose au visage. La photographie a dû être prise il y a au moins quarante ans. Est-ce moi ? M’appartenaient-ils, ces immenses yeux mauves ? Ce sourire en cœur ? Cette peau nacrée sous le soleil d’une belle journée à Giverny ? Ai-je oublié à quel point j’étais belle ? Faut-il attendre d’être une octogénaire ridée pour enfin oser se l’avouer ?

Mon index s’introduit sous la photographie. Il fait glisser une petite clé plate.

— Je suis rassuré, maintenant, Stéphanie. Je peux mourir en paix. Je peux te le dire désormais, j’ai douté, j’ai tant douté. J’ai fait ce que j’ai pu, Stéphanie. Tu peux ouvrir le cadenas du coffre avec la clé, cette clé qui ne m’a jamais quitté depuis toutes ces armées. Tu… tu vas comprendre, je pense. Mais j’espère pouvoir tenir le coup pour t’expliquer moi-même.

Mes doigts tremblent maintenant, beaucoup plus que ceux de Jacques. Un terrible sentiment m’oppresse. Je peine à faire entrer la clé dans le cadenas, à la tourner. Il me faut de longues secondes avant que le cadenas et la clé ne tombent sur les draps du lit. Jacques pose encore doucement sa main sur mon bras, comme pour me signifier d’attendre encore un peu.

— Tu méritais un ange gardien, Stéphanie. Il s’est trouvé que c’était moi, j’ai essayé de faire mon travail du mieux possible. Ça n’a pas toujours été facile, crois-moi. J’ai parfois craint de ne pas y arriver… Mais tu vois, au bout du compte… Tu m’as rassuré. Je ne m’en suis pas si mal sorti. Tu… tu te souviens, ma Stéph…

Les yeux de Jacques se ferment une longue seconde…

— Ma Fanette… Après toutes ces années, une dernière fois, tu acceptes que je t’appelle Fanette ? Je n’ai jamais osé, depuis plus de soixante-dix ans… depuis 1937. Tu vois, je me souviens de tout, j’ai été un ange gardien obéissant, fidèle, organisé.

Je ne réponds rien. J’ai du mal à respirer. Je n’ai qu’une envie, ouvrir ce coffre d’aluminium, vérifier qu’il est vide, que tout ce monologue de Jacques n’est qu’un délire provoqué par les drogues de Berger.

— Nous sommes nés tous les deux la même année, continue Jacques sur le même ton, en 1926. Toi, Fanette, le 4 juin, six mois avant la mort de Claude Monet. Comme un hasard. Moi le 7, trois jours plus tard. Toi rue du Château-d’Eau, moi rue du Colombier, à quelques maisons d’écart. J’ai toujours su que nos destins étaient liés. Que j’étais là, sur terre, pour te protéger.