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Pour, comment dire, écarter les branches autour de toi, sur ton chemin…

Ecarter les branches ? Mon Dieu, ces images ressemblent si peu à Jacques. C’est moi qui vais devenir folle. Je ne tiens plus, j’ouvre le coffre. Immédiatement, il me tombe des mains, comme si l’aluminium avait été chauffé à blanc. Le contenu se répand sur le lit. Mon passé m’explose à la figure.

Je regarde, effarée, trois couteaux de peinture, des Winsor & Newton, je reconnais le dragon ailé sur le manche, entre deux taches rouges séchées par le temps. Mes yeux glissent, se posent sur un recueil de poésie. En français dans le texte, de Louis Aragon. Mon exemplaire n’a jamais quitté la bibliothèque de ma chambre. Comment aurais-je pu imaginer que Jacques en possédait un autre ? Un autre exemplaire de ce livre que j’ai si souvent lu aux enfants de l’école de Giverny, à la page 146, celle du poème « Nymphée ». Je m’accroche au livre comme à une bible, les pages dansent, je m’arrête, page 146. La page est cornée. Mes yeux descendent au bas de la feuille. Elle est découpée. Avec délicatesse, quelqu’un a découpé la feuille, juste un centimètre, une seule ligne manque, le premier vers de la douzième strophe, un vers si souvent récité…

Le crime de rêver je consens qu’on l’instaure

Je ne comprends pas, je ne comprends rien. Je ne veux pas comprendre. Je refuse d’essayer de mettre tous ces éléments en ordre.

La voix blanche de Jacques me glace :

— Tu te souviens d’Albert Rosalba ? Oui, bien entendu, tu t’en souviens. Nous étions toujours ensemble tous les trois quand nous étions gamins. Tu nous donnais des surnoms de peintres, ceux des impressionnistes que tu préférais. Lui c’était Paul et moi Vincent.

La main de Jacques s’agrippe au drap. Mes yeux hypnotisés fixent les couteaux de peinture.

— Ce fut… ce fut un accident. Il voulait porter ton tableau à la maîtresse, tes « Nymphéas », Fanette, le tableau au grenier, celui que tu n’as jamais voulu jeter. T’en souviens-tu encore ? Mais ce n’est pas l’important, Paul, enfin, Albert a glissé. On s’est battus avant, d’accord, mais c’était un accident, il a glissé près du lavoir, sa tête a heurté la pierre à côté. Je ne l’aurais pas tué, Fanette, je n’aurais pas tué Paul, même s’il avait une mauvaise influence sur toi, même s’il ne t’aimait pas vraiment. Il a glissé… Tout ça, c’est la faute de la peinture. Tu l’as bien compris, tu l’as bien compris après.

Mes doigts se referment sur le manche d’un couteau de peintre. Il possède une lame large, qu’on utilise pour gratter une palette. Jamais je n’ai retouché à un pinceau, pas une fois depuis 1937. Cela fait partie de ces souvenirs enfouis qui semblent basculer dans l’immense crevasse qui s’ouvre dans ma tête. Je serre le manche. J’ai l’impression qu’aucun son n’est capable de sortir de ma bouche :

— Et… et James…

Ma voix est aussi faible que celle d’une fillette de onze ans.

— Ce vieux fou ? Le peintre américain ? C’est bien de lui que tu parles, Fanette ?

Si je réponds un mot, il est inaudible.

— James… continue Jacques. James, c’est bien cela. Pendant des années, j’ai essayé de me souvenir de ce prénom, mais impossible, il m’échappait. J’ai même pensé te demander…

Un rire gras secoue Jacques. Son dos glisse un peu sous les oreillers.

— Je plaisante, Fanette. Je sais bien qu’il fallait que je te laisse en dehors de tout cela. Que tu ne sois pas au courant. Les anges gardiens doivent rester discrets, pas vrai ? Jusqu’au bout. C’est le premier principe à respecter… Pour James, tu n’as pas à le regretter. Tu te souviens peut-être, il te disait qu’il fallait que tu sois égoïste, que tu devais quitter ta famille. Tout le monde. Partir. Il te rendait folle, à l’époque, tu étais encore influençable, tu n’avais pas onze ans, il serait parvenu à ses fins… Je l’ai menacé d’abord, j’ai gravé un message dans sa boîte de peinture, pendant qu’il dormait, il dormait presque toute la journée, comme une grosse chenille, mais il n’a rien voulu savoir. Il continuait à te torturer. Tokyo, Londres, New York. Je n’avais plus le choix, Fanette, tu serais partie, à ce moment-là, tu n’écoutais plus personne, pas même ta mère. Je n’avais pas le choix, il fallait que je te sauve…

Mes doigts s’ouvrent. Mes souvenirs ne cessent de basculer un à un dans la monstrueuse crevasse. Ce couteau. Ce couteau sur le lit. Ce couteau rouge. C’est le couteau de James.

Jacques l’a enfoncé dans le cœur de James. Il avait onze ans…

Il continue son abominable confession :

— Je… Je n’avais pas prévu que Neptune trouverait le corps de ce fichu peintre dans le champ de blé. J’ai déplacé le cadavre avant que tu reviennes avec ta mère. Quelques mètres seulement, enfin, je crois, c’était il y a si longtemps. Tu sais, j’ai cru ne pas y arriver, jamais je n’aurais pensé que ce vieillard squelettique pesait aussi lourd. Tu ne vas pas me croire, mais avec ta mère vous êtes passées tout près de moi. Il aurait suffi que tu tournes la tête. Mais tu ne l’as pas fait. Je crois que tu ne voulais pas savoir, en réalité. Tu ne m’as pas vu, ta mère non plus. C’était un miracle, tu comprends. Un signe ! À partir de ce jour-là, j’ai compris que plus rien ne pouvait m’arriver. Que ma mission devait s’accomplir. La nuit d’après, j’ai enterré le cadavre au milieu de la prairie. Un travail de fou pour un gamin, tu peux me croire. Ensuite, j’ai brûlé tout le reste, petit à petit, les chevalets, les toiles. Je n’ai gardé que sa boîte de peinture, comme preuve, comme preuve de ce que j’étais capable de faire pour toi. Tu te rends compte, Fanette, je n’avais pas onze ans ! Il a assuré, hein, tu t’en aperçois maintenant, ton ange gardien ?

Jacques ne me laisse pas le temps de répondre. Il essaye désespérément de redresser son dos contre les oreillers, mais continue de glisser, millimètre après millimètre.

— Je plaisante, Fanette. Ce n’était pas bien difficile, en réalité, même pour un enfant. Ton James était un vieillard impotent. Un étranger. Un Américain qui avait raté Monet de dix ans. Un clochard dont tout le monde se fichait. En 1937, les gens avaient d’autres soucis. En plus, quelques jours avant, on avait retrouvé un ouvrier espagnol assassiné dans une péniche, juste en face de Giverny. Les gendarmes étaient tous sur l’affaire, ils n’ont coincé le meurtrier, un marinier de Conflans, que des semaines plus tard.

La main ridée de Jacques cherche ma main. Elle se ferme dans le vide.

— Ça me fait du bien de parler de tout ça, Fanette, tu sais. Nous avons été tranquilles ensuite tous les deux. Des années… Tu te souviens. Nous avons grandi ensemble, nous avons juste été séparés quand tu as suivi ton école normale à Évreux, puis tu es revenue comme institutrice à Giverny. Notre école ! Nous nous sommes mariés à l’église Sainte-Radegonde de Giverny, en 1953. Tout était parfait. Ton ange gardien se tournait les pouces…

Jacques éclate à nouveau de rire. Ce rire que j’entends résonner dans notre maison presque chaque jour, devant une émission de télévision ou derrière un journal. Ce rire gras. Comment ne me suis-je pas rendu compte que c’était le rire d’un monstre ?

— Mais le diable veille… Hein, Stéphanie ? Il a fallu que Jérôme Morval revienne te tourner autour. Tu te souviens ? Jérôme Morval, notre copain de classe à l’école primaire, celui que tu surnommais Camille, le gros Camille… Le premier de la classe ! Le prétentieux. En voilà un que tu n’aimais pas à l’école, Fanette, mais il avait bien changé. À la longue, il était même parvenu à attirer dans son lit cette petite rapporteuse de Patricia. Celle que tu surnommais Mary, comme Mary Cassatt… Mais bientôt, sa Patricia ne lui suffisait plus, au gros Camille. Il avait bien changé, c’est certain. Le fric vous change un homme. Il avait acheté la plus belle maison de Giverny, il était devenu arrogant, séduisant, même, aux yeux de certaines filles… D’ailleurs, il trompait sa femme sans même s’en cacher. Tout le monde était au courant dans Giverny, y compris Patricia, qui était même allée jusqu’à engager un détective privé pour l’espionner. Pauvre Patricia ! Et avec ça, Morval tenait tout un discours bien rodé sur la peinture, son pognon et ses collections d’artistes à la mode. Mais surtout, Stéphanie, écoute-moi, Jérôme Morval, le meilleur chirurgien ophtalmologue de Paris à ce qu’on disait, était revenu à Giverny pour une chose, une seule. Pas pour Monet ou les « Nymphéas », non… Il était revenu pour la belle Fanette, celle qui jamais n’avait levé les yeux sur lui pendant toutes les années de classe primaire. Maintenant que la roue avait tourné, le gros Camille voulait sa revanche…