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Les mots se bloquent dans ma gorge.

— Tu… tu…

— Je sais bien, Stéphanie, que tu n’étais pas attirée par Jérôme Morval… Pas encore du moins. Il fallait que j’agisse avant. Jérôme Morval habitait dans le village, il avait tout son temps, il était rusé, il savait comment t’attirer, depuis l’école, avec les « Nymphéas », les souvenirs de Monet, les paysages…

Une nouvelle fois, ce monstre recherche ma main. Elle rampe comme une punaise sur les draps. Je résiste à l’idée de saisir le couteau de peinture et de la transpercer, comme un insecte nuisible.

— Je ne te reproche rien, Stéphanie. Je sais qu’il ne s’est rien passé entre toi et Morval. Tout juste as-tu accepté une promenade avec lui, une conversation. Mais il t’aurait séduite, Stéphanie, avec le temps, il y serait parvenu. Je ne suis pas méchant, Stéphanie. Je n’avais aucune envie de tuer Jérôme Morval, ce pauvre gros Camille. J’ai été patient, plus que patient. J’ai essayé de lui faire comprendre, le plus clairement possible, de quoi j’étais capable, quels risques il prenait s’il continuait de te tourner autour. Je lui ai d’abord envoyé cette carte postale, celle aux « Nymphéas ». Morval n’était pas stupide, il se souvenait très bien que c’était la carte qu’il m’avait confiée pour toi des années plus tôt, en 1937, dans les jardins de Monet, le jour de ton anniversaire, tes onze ans, juste après la mort d’Albert. J’ai collé sur la carte cette phrase d’Aragon découpée dans le livre, cette poésie que tu faisais réciter aux enfants de la classe, cette phrase que j’aimais bien, qui disait quelque chose comme « le rêve est un crime qu’il faut punir comme les autres ». Morval n’était pas idiot. Le message était limpide : tous ceux qui cherchent à t’approcher, à te faire du mal, se mettent en danger…

La main de Jacques cherche du bout des doigts le recueil de poésies d’Aragon posé sur le lit. Elle effleure le livre mais n’a pas la force de le saisir. Je n’esquisse pas un geste. Jacques tousse à nouveau pour s’éclaircir la voix et continue :

— Devine, Stéphanie, quelle a été la réponse de Jérôme Morval ? Il m’a ri au nez ! J’aurais pu le tuer alors, si j’avais voulu. Mais je l’aimais bien, au fond, ce gros Camille. Je lui ai laissé une autre chance. J’ai envoyé à son cabinet parisien cette boîte de peinture, celle de James, dans laquelle était toujours gravée la menace : Elle est à moi ici, maintenant et pour toujours. Suivie d’une croix ! Si cette fois-ci Morval n’avait pas compris… Il m’a donné rendez-vous, ce matin-là, devant le lavoir, près du moulin des Chennevières. Je pensais que c’était pour me dire qu’il laissait tomber, tu penses. C’était tout l’inverse. Il a lancé devant moi la boîte de peinture au milieu du ruisseau, dans la boue. Il te méprisait, Stéphanie, il ne t’aimait pas, tu n’étais pour lui qu’un trophée, un trophée de plus. Il t’aurait fait souffrir, Stéphanie, il t’aurait conduite à ta perte… Que pouvais-je faire ? Je devais te protéger… Il ne me prenait pas au sérieux, il m’a dit que je ne faisais pas le poids, dans mes bottes de chasse, que je n’étais pas capable de te rendre heureuse, que tu ne m’avais jamais aimé. Toujours le même baratin…

Sa main rampe à nouveau et se crispe sur le couteau :

— Je n’avais pas le choix, Stéphanie, je l’ai tué là, avec le couteau de peinture de James que j’avais pris soin d’emporter. Il est mort là, sur le bord du ruisseau, au même endroit qu’Albert, des années plus tôt. La mise en scène ensuite, la pierre sur son crâne, la tête dans l’eau du ru, je sais bien que c’était ridicule. J’ai même cru qu’à cause de cela tu allais te douter de quelque chose, surtout quand les flics ont repêché la boîte de peinture de James. Heureusement, tu n’as jamais vu cette boîte… C’était important que je te protège sans que tu saches rien, que je prenne tous les risques pour toi… Tu me faisais confiance, tu avais raison. Tu peux bien l’avouer maintenant, ma Fanette, que jamais tu ne t’es doutée à quel point je t’aimais, que jamais tu n’as soupçonné jusqu’où j’étais capable d’aller pour toi. Souviens-toi, quelques jours après la mort de Morval, tu es même allée dire à la police que nous étions ensemble au lit, ce matin-là… Sans doute que, quelque part au fond de toi, tu connaissais la vérité, mais tu ne voulais pas te l’avouer. On se doute tous que l’on a un ange gardien, hein ? Pas besoin de le remercier…

J’observe, tétanisée, les doigts ridés de Jacques qui caressent le manche du couteau. Obsession maniaque, comme si son corps de vieillard frissonnait encore du plaisir d’avoir poignardé deux hommes avec cette arme. Je ne résiste pas, je ne peux plus. Les mots explosent dans ma gorge :

— Je… je voulais te quitter, Jacques. C’est pour cela que j’ai fait un faux témoignage. Tu étais en prison. Je… je me sentais coupable.

Les doigts se tordent sur le couteau. Des doigts d’assassin, de fou. Avec une lenteur insupportable, les doigts s’ouvrent. Jacques a encore glissé, il est presque couché maintenant. Un rire gras le secoue. Ce rire dément.

— Bien entendu, Stéphanie. Tu te sentais coupable… Évidemment, tout était confus alors dans ton esprit. Pas dans le mien. Personne ne te connaît mieux que moi. Une fois Morval mort, je pensais que nous serions tranquilles. Plus personne pour nous séparer, Stéphanie, plus personne pour t’éloigner de moi. Et puis, le comble ! C’en est presque comique, quand j’y repense aujourd’hui. Voilà que le cadavre de Morval attire dans tes jupes ce flic, ce Laurenç Sérénac, le pire de tous les dangers ! J’étais coincé. Comment s’en débarrasser, de celui-là ? Comment le tuer sans que l’on m’accuse, sans qu’on m’arrête, sans qu’on me sépare de toi, définitivement ? Et qu’ensuite un autre Sérénac, ou un autre Morval, vienne te faire souffrir sans que je puisse te protéger, enfermé dans une cellule ? Dès le début, ce flic m’a soupçonné, comme s’il lisait en moi… Il suivait son intuition. C’était un bon flic, nous avons eu chaud, Stéphanie. Heureusement qu’il n’est jamais parvenu à découvrir le lien entre moi et l’accident de ce garçon de notre classe, en 1937, qu’il n’a jamais entendu parler de la disparition de ce peintre américain… Ils ont effleuré la vérité, à l’époque, en 1963, lui et son adjoint, Bénavides… Mais ils ne pouvaient pas imaginer, bien entendu. Qui aurait pu comprendre ? En attendant, ce salaud de Sérénac me soupçonnait, ce salaud de Sérénac te tournait la tête. C’était lui ou moi. J’ai retourné le problème dans tous les sens…