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Discrètement, ma main glisse sur le drap. Jacques est allongé maintenant, il ne peut plus se redresser, il ne peut plus me voir, il parle au plafond. Ma main se referme à nouveau sur le couteau. J’éprouve un plaisir morbide à son contact. Comme si le sang séché sur le manche s’insinuait dans mes veines, les gonflait d’une pulsion meurtrière.

Le rire nerveux de Jacques s’achève en toux rauque. Il peine à reprendre son souffle. Il serait mieux assis, c’est certain. Jacques ne demande rien, pourtant. Sa voix faiblit un peu, mais il continue :

— J’ai bientôt terminé, Stéphanie. Sérénac était comme les autres, au final. Quelques menaces ont suffi à le faire fuir… Quelques menaces illustrées avec efficacité…

Il rit encore, ou tousse, les deux. J’approche lentement le couteau vers les plis de ma robe noire.

— Les hommes sont si faibles, Stéphanie… Tous. Sérénac a préféré sa petite carrière de flic à sa grande passion pour toi. On ne va pas se plaindre, n’est-ce pas, Stéphanie ? C’est ce qu’on voulait, non ? Sérénac a eu raison, au final. Qui sait ce qui se serait passé s’il s’était entêté… Ce fut la dernière ombre entre nous, Stéphanie, le dernier nuage, la dernière branche à écarter… Il y a plus de quarante ans maintenant…

Je referme mes bras croisés contre mes seins ; le couteau de peinture est collé sur mon cœur. J’aimerais parler, j’aimerais hurler : « Jacques, dis-moi, dis-moi, mon ange, puisque tu prétends l’être, est-il si facile de poignarder quelqu’un ? D’enfoncer un couteau dans le cœur d’un homme ? »

— À quoi ça tient, la vie, Stéphanie ? Si je n’avais pas été là au bon moment, si je n’avais pas su éliminer les obstacles, les uns après les autres. Si je n’avais pas su te protéger… Si je n’étais pas né, juste après toi, comme un jumeau. Si je n’avais pas compris ma mission… Je quitte cette terre heureux, Stéphanie, j’ai réussi, je t’ai tant aimée, tu en as la preuve, désormais.

Je me lève. Horrifiée. Je tiens le couteau entre mes bras, invisible contre ma poitrine. Jacques me regarde, il semble épuisé, comme s’il peinait maintenant à garder les yeux ouverts. Il tente de se redresser, agite les pieds. Le coffre d’aluminium, en équilibre sur le lit, tombe sur le parquet en un vacarme assourdissant. Jacques cligne à peine des paupières. À l’inverse, le bruit aigu résonne dans ma tête, comme un écho qui se diffuse en vertige. J’ai l’impression que la chambre tourne autour de moi.

J’avance péniblement. Mes jambes refusent de me porter. Je les force, je déplie mes bras. Jacques me fixe toujours. Il ne voit pas encore le couteau. Pas encore. Je le lève lentement.

Neptune hurle dehors, juste sous notre fenêtre. L’instant suivant, la sirène d’une ambulance traverse la cour du moulin. Des pneus crissent sur le gravier. Deux silhouettes irréelles, blanches et bleues dans le halo du gyrophare, passent devant la fenêtre et cognent à la porte.

Ils ont emmené Jacques, j’ai signé des tas de papiers, sans même les lire, sans même demander quoi que ce soit. Il était moins de 6 heures du matin. Ils m’ont demandé si je voulais monter dans l’ambulance, j’ai répondu non, que je prendrais le car, ou un taxi, dans quelques heures. Les infirmiers n’ont fait aucun commentaire.

Le coffre d’aluminium gît sur le parquet, ouvert. Le couteau de peinture est posé sur la table de chevet. Le livre d’Aragon est perdu dans les plis du lit. Je ne sais pas pourquoi, après le départ de l’ambulance, la première chose qui me vient à l’esprit est de monter au grenier et de fouiller les combles pour retrouver ce vieux tableau poussiéreux, mes « Nymphéas », celui que j’avais peint lorsque j’avais onze ans.

Que j’avais peint deux fois, d’abord dans d’incroyables couleurs, pour gagner le concours de la fondation Robinson, ensuite en noir, après la mort de Paul.

J’ai décroché du mur le fusil de chasse de Jacques et j’ai installé le tableau à la place, au même clou, dans un coin où personne d’autre que moi ne peut le voir.

Je sors. Il faut que je prenne l’air. J’emmène Neptune avec moi. Il est à peine 6 heures du matin. Pour quelques heures, Giverny est encore désert. Je vais aller marcher le long du ru, devant le moulin.

Et me souvenir.

- TREIZIÈME JOUR -

25 mai 2010

(Chemin du Roy)

Cheminement

- 83 -

C’était il y a treize jours, le 13 mai. Depuis, j’ai passé mes journées à revivre ces quelques heures où l’on me vola ma vie, à me repasser le film pour tenter de comprendre l’inimaginable, une dernière fois, avant d’en finir.

À force de me promener seule dans ce village, vous avez dû me prendre pour un fantôme. En réalité, c’est l’inverse.

Je suis bien réelle.

Ce sont tous les autres les fantômes, les fantômes de mes souvenirs. J’ai peuplé de mes fantômes ces endroits où j’ai toujours vécu, devant chaque lieu où je suis passée, je me suis souvenue : le moulin, la prairie, l’école, la rue Claude-Monet, la terrasse de l’hôtel Baudy, le cimetière, le musée de Vernon, l’île aux Orties…

Je les ai aussi peuplés des longues conversations que j’ai eues avec Sylvio Bénavides, entre 1963 et 1964, après que l’enquête sur le meurtre de Jérôme Morval eut été classée sans suite. L’inspecteur Sylvio Bénavides s’est accroché, avec entêtement, mais n’a jamais découvert la moindre preuve, le moindre nouvel indice. Nous avions sympathisé. Au moins, Jacques n’était pas jaloux de mes échanges avec cet inspecteur-là. Sylvio était un mari fidèle et un père attentionné pour sa petite Carina, qui avait eu tant de mal à quitter le ventre de sa maman. Sylvio m’a raconté tous les détails de l’enquête qu’il avait menée avec Laurenç, au commissariat de Vernon, à Cocherel, aux musées de Rouen et de Vernon… Puis, au milieu des années 1970, Sylvio fut muté à La Rochelle. Il y a un peu plus de dix ans, en septembre 1999 pour être précise, vous voyez à quel point ma mémoire fonctionne encore parfaitement, j’ai reçu une lettre de Béatrice Bénavides. Une courte lettre manuscrite. Elle me racontait avec pudeur que Sylvio Bénavides venait de les quitter, elle et Carina, un matin, emporté par un infarctus. Comme tous les jours, Sylvio avait enfourché son vélo pour faire le tour de l’île d’Oléron, où ils louaient en famille un bungalow pendant l’arrière-saison. Il était parti souriant. Le temps était superbe, un peu venteux. Il s’est écroulé devant l’océan, au milieu d’un léger faux plat, entre La Brée-les-Bains et Saint-Denis-d’Oléron. Sylvio avait soixante et onze ans.

C’est cela vieillir : voir mourir les autres.

Il y a quelques jours, j’ai écrit une courte lettre à Béatrice, pour tout lui expliquer. Une sorte de devoir de mémoire en souvenir de Sylvio. La richissime fondation Robinson n’avait rien à voir dans ces meurtres, pas plus que les trafics d’Amadou Kandy, les toiles de Monet oubliées ou les maîtresses de Morval. Laurenç Sérénac avait raison depuis le début : il s’agissait d’un crime passionnel. Seul un détail inimaginable l’avait empêché de découvrir la vérité : le criminel jaloux ne s’était pas contenté d’éliminer les amants supposés de sa femme, il avait également supprimé les amis d’une fillette de dix ans dont il était déjà amoureux. Je n’ai pas encore posté cette lettre. Je ne pense pas le faire, au final.

Cela importe si peu, maintenant.

Allez, il faut que je m’active !

Je jette avec dégoût l’enveloppe du docteur Berger à la poubelle. Elle rejoint les prospectus sordides. Je lève les yeux vers la tour du moulin.