J’hésite.
Mes jambes peinent à me porter. Cette ultime promenade à l’île aux Orties m’a épuisée. Je suis partagée entre retourner une dernière fois dans le village ou rentrer directement chez moi. J’ai longtemps réfléchi, tout à l’heure, sur les bords de l’Epte. Comment en finir, maintenant que tout est en ordre ?
J’ai tranché. J’ai renoncé à utiliser le fusil de Jacques, mon Dieu, je pense que vous comprenez pourquoi, maintenant. Pas question non plus d’avaler des médicaments pour agoniser pendant des heures, des jours, à l’hôpital de Vernon, comme Jacques, mais sans personne pour venir débrancher ma perfusion. Non, la méthode la plus efficace, pour en finir, sera d’achever tranquillement cette journée, comme les autres, de rentrer au moulin, de monter dans ma chambre, en haut du donjon, au quatrième, de prendre le temps de ranger mes affaires, puis d’ouvrir la fenêtre et de sauter.
Je me décide à retourner vers le village. Finalement, mes jambes supporteront bien un kilomètre de plus, un dernier kilomètre.
— Tu viens, Neptune !
Si quelqu’un, n’importe qui, un passant, un touriste, s’intéressait à moi, il pourrait croire que je souris. Il n’aurait pas complètement tort. Passer ces dix derniers jours en compagnie de Paul, en compagnie de Laurenç, a fini par apaiser ma colère.
Je longe à nouveau le chemin du Roy. Quelques instants plus tard, je me retrouve devant le bassin aux Nymphéas.
À la mort de Claude Monet, en 1926, les jardins furent presque laissés à l’abandon. Michel Monet, son fils, habita la maison rose de Giverny jusqu’à son mariage, en 1931, avec le mannequin Gabrielle Bonaventure, dont il avait eu une fille, Henriette. Lorsque j’avais dix ans, en 1937 avec les autres enfants du village, nous avions pris l’habitude de nous introduire dans les jardins par un trou dans le grillage, côté prairie. Moi je peignais, les garçons jouaient à cache-cache autour du bassin. Sur place, il n’y avait plus qu’un jardinier qui entretenait le domaine, monsieur Blin, et Blanche, la fille de Claude Monet. Ils nous laissaient, on ne faisait pas de mal. Monsieur Blin ne pouvait rien refuser à la petite Fanette, si jolie avec ses yeux mauves et ses rubans d’argent dans les cheveux, et si douée en peinture !
Blanche Monet est morte en 1947. Le dernier héritier, Michel Monet, continua d’ouvrir exceptionnellement les jardins et la maison pour des chefs d’État étrangers, des artistes, des anniversaires particuliers… Et pour les enfants de l’école de Giverny ! J’avais réussi à le convaincre. Ce ne fut pas bien difficile… comment résister à la petite Fanette, devenue la belle Stéphanie, l’institutrice au regard Nymphéas, si cultivée pour tout ce qui touche à la peinture, qui essayait, année après année, de passionner les enfants du village pour l’impressionnisme, de les faire concourir au prix artistique de la fondation Robinson, avec une telle énergie, une telle sincérité, comme si sa propre vie dépendait de l’émotion qu’elle transmettait à ses élèves ? Michel Monet ouvrait les jardins pour ma classe, une fois par an, en mai, lorsque le parc est le plus beau.
Je me retourne. J’observe un instant la foule agglutinée sous la cathédrale de roses, les dizaines de visages tassés aux fenêtres de la maison du peintre. Dire que nous étions seuls dans cette maison, en juin 1963, Laurenç et moi… Dans le salon, l’escalier, la chambre. Mon plus beau souvenir, sans aucun doute. Ma seule et unique tentative d’évasion…
Michel Monet est mort dans un accident de voiture, trois ans plus tard, à Vernon. Après la lecture de son testament, début février 1966, une incroyable ruée convergea vers la maison de Giverny. Gendarmes, notaires, journalistes, artistes… J’y étais, moi aussi, comme les autres Givernois. À l’intérieur de la maison et des ateliers, les huissiers découvrirent avec stupéfaction plus de cent vingt toiles, dont quatre-vingts de Claude Monet, y compris des « Nymphéas » inédits, et quarante tableaux de ses amis, Sisley, Manet, Renoir, Boudin… Vous rendez-vous compte ? Il s’agissait là d’un trésor incroyable, une fortune inestimable, presque oubliée depuis la mort de Claude Monet. Enfin, oubliée… Beaucoup de Givernois connaissaient, avant 1966, la valeur des chefs-d’œuvre entreposés dans la maison rose, abandonnés là pendant quarante ans par Michel Monet. Tous ceux qui avaient eu l’occasion d’entrer dans la maison les avaient vus. Moi aussi, bien entendu… Depuis 1966, ces cent vingt tableaux peuvent être admirés au musée Marmottan, à Paris. C’est la plus grande collection de Monet exposée dans le monde…
Pour ma part, après 1966, plus jamais je n’ai emmené les enfants au jardin de Monet. Il n’ouvrit au public que bien plus tard, en 1980. Il était bien naturel, après tout, qu’un tel trésor soit partagé entre le plus grand nombre, que la bouleversante beauté des lieux soit offerte à chaque âme capable de la saisir.
Pas seulement à celle d’une petite fille tellement éblouie par leur éclat qu’elle y brûla ses rêves.
Je tourne à droite, je remonte vers le bourg par la rue du Château-d’Eau.
La maison de mon enfance n’existe plus.
Après la mort de ma mère, en 1975, elle était devenue un véritable taudis. Elle a été rasée. Les voisins, des Parisiens, ont racheté le terrain et ont élevé un mur de pierres blanches de plus de deux mètres. À la place de ma maison, il y a sans doute un parterre de fleurs, une balançoire, un bassin… En réalité, je n’en sais rien. Je n’en saurai jamais rien. Il faudrait pouvoir regarder pardessus le mur.
Je parviens enfin au bout de cette rue du Château-d’Eau. Le plus difficile est fait ! Dire que je courais plus vite que Neptune dans cette rue lorsque j’avais onze ans ! Maintenant, le pauvre, c’est lui qui passe son temps à m’attendre. Je tourne rue Claude-Monet. L’autoroute à touristes ! Je n’ai même plus envie de grogner après la foule. Giverny me survivra, différent, éternel, lorsque tous les fantômes d’un autre temps auront disparu : Amadou Kandy, sa galerie d’art et ses trafics ; Patricia Morval, moi…
Je marche. Je ne résiste pas à l’envie d’effectuer un crochet de vingt mètres pour passer devant l’école. La place de la mairie n’a pas changé depuis toutes ces années, ni ses pierres blanches ni l’ombre des tilleuls. Sauf que l’école a été reconstruite, au début des années 1980, trois ans avant ma retraite ! Une affreuse école moderne, rose et blanc. Couleur guimauve. À Giverny. Une honte ! Mais il y a longtemps que je n’avais plus la force de me battre contre cette monstruosité… L’école maternelle qu’ils ont ouverte est pire encore, dans un préfabriqué, juste en face. Enfin, tout cela ne me regarde plus… Maintenant, chaque jour, les enfants passent en courant devant moi sans me jeter un regard, et je dois gronder Neptune pour qu’il les laisse tranquilles. Il n’y a plus que les vieux peintres américains pour me demander parfois un renseignement.
Je redescends la rue Blanche-Hoschedé-Monet. Mon logement de fonction, juste au-dessus de l’école, est devenu un magasin d’antiquités. Ma chambre en mansarde, avec sa lucarne ronde, sert avec les autres pièces de musée ringard pour citadins en mal d’objet ruraux prétendument authentiques. Chèque à la main. Plus jamais personne, de cette lucarne ronde, n’observera la pleine lune à son périgée. Mon Dieu, combien d’années, combien de nuits ai-je pu passer devant cette fenêtre… Dès mon enfance. Hier encore…
Devant l’antiquaire, un groupe d’adultes parle japonais, ou coréen, ou javanais. Je ne comprends plus rien à rien. Je suis un dinosaure dans un parc zoologique. Je continue à remonter la rue Claude-Monet. Seul l’hôtel Baudy n’a pas changé. Le décor Belle Époque, en terrasse, en façade et à l’intérieur, est entretenu avec minutie par les propriétaires successifs. Theodore Robinson pourrait revenir demain à l’hôtel Baudy, le temps s’y est arrêté depuis un siècle.