71 rue Claude-Monet.
Jérôme et Patricia Morval.
Je passe rapidement devant la maison. J’y suis entrée il y a quatre jours. Il fallait que je parle à Patricia. Avec moi, elle est la dernière survivante du Giverny d’antan. Je n’ai jamais beaucoup aimé Patricia, vous le comprenez maintenant. Je crois que pour moi elle restera toujours Mary la pleurnicheuse. Mary la rapporteuse.
C’est ridicule, je vous le concède. Elle a tant souffert. Au moins autant que moi. Elle avait fini par céder au gros Camille, par se marier avec lui, et par un jeu cruel de vases communicants plus le gros Camille devenait Jérôme Morval, brillant étudiant en médecine, plus Jérôme cherchait à séduire d’autres femmes et plus elle s’attachait à lui. La vie s’est arrêtée dans cette maison, au 71 de la rue Claude-Monet, en 1963. Jadis, c’était la plus belle du village. C’est une mine, désormais. La mairie attend avec impatience que la veuve Morval meure pour se débarrasser de cette verrue.
Il fallait bien que Patricia sache. Il fallait bien que Patricia connaisse le nom de l’assassin de son mari. Je lui devais bien cela… Cette petite rapporteuse de Patricia m’a surprise, au final. Je m’attendais à voir débarquer la police à mon moulin dès le lendemain. Elle n’avait pas hésité, en 1963, à envoyer au commissariat de Vernon des photographies anonymes des maîtresses supposées de Jérôme Morval. Moi, parmi d’autres.
Curieusement, cette fois-ci, cela n’a pas été le cas. Il faut croire que la vie vous change… J’ai appris qu’elle ne sort presque plus de chez elle, depuis qu’un de ses neveux lui a fait découvrir Internet. Elle qui n’avait pas ouvert un ordinateur avant ses soixante-dix ans ! Ce n’est pas pour autant que j’ai envie de prendre le thé avec elle, une dernière fois, pour partager notre haine commune d’un monstre. Avant le grand saut.
J’accélère le pas, enfin, pour ce qui me concerne l’expression est assez mal choisie. Neptune trottine, trente mètres devant moi. La rue Claude-Monet s’élève doucement, comme un long chemin montant vers le ciel. Stairway to heaven, jouait une guitare, il y a deux générations…
Je parviens enfin à l’église. Le portrait géant de Claude Monet me regarde, du haut de ses quinze mètres. On rénove l’église Sainte-Radegonde. Les travaux et l’échafaudage sont masqués par une immense affiche de toile : la photographie du maître, en noir et blanc, palette à la main. Je n’ai pas le courage de me hisser jusqu’au cimetière, pourtant, tous ceux que j’ai croisés dans ma vie, tous ceux qui ont compté sont enterrés ici. Étrangement, presque à chaque enterrement, il pleuvait, comme s’il eût été indécent que la lumière de Giverny brille un jour d’inhumation. Il pleuvait en 1937, le jour où mon Paul, mon Albert Rosalba, fut inhumé. J’étais effondrée. Il pleuvait encore, en 1963, lorsque Jérôme Morval fut enterré. Tout le village était là, y compris l’évêque d’Évreux, la chorale, les journalistes, et même Laurenç. Plusieurs centaines de personnes ! Etrange destin. Il y a une semaine, j’étais seule à l’enterrement de Jacques.
J’ai peuplé le cimetière de mes souvenirs. Mes souvenirs pluvieux.
— Tu viens, Neptune !
En route pour la dernière ligne droite. Je redescends rue de la Dîme, droit vers le chemin du Roy. Elle débouche juste en face du moulin. J’attends longtemps avant de traverser : le flux de voitures quittant Giverny par la départementale est presque continu. Neptune patiente sagement à côté de moi. Une décapotable rouge, avec une immatriculation compliquée, le volant à gauche, finit par me laisser passer.
Je franchis le pont. Malgré moi, je m’arrête au-dessus du ru : je détaille pour la dernière fois les tuiles et les briques roses du lavoir, la peinture vert métal du pont, les murs de la cour du moulin, à ma droite, d’où dépassent l’étage le plus haut du donjon et la cime du cerisier. Le lavoir est tagué depuis des semaines de visages noirs et blancs grimaçants. Personne n’a jamais nettoyé les briques. Peut-être par négligence, peut-être pas… Après tout, s’il y a bien un endroit où ça la ficherait mal de nettoyer au Kärcher les manifestations rebelles d’artistes anonymes, c’est bien Giverny. Vous ne pensez pas ?
Le petit filet d’eau claire du ruisseau coule, comme s’il se moquait bien de l’agitation des hommes sur les berges. Ces moines qui jadis creusèrent à la main ce bief, ce peintre illuminé qui détourna la rivière pour créer un étang et qui s’enferma trente ans pour y peindre des nénuphars, ce fou qui assassina ici tous les hommes qui s’approchèrent de moi, tous les hommes que j’aurais pu aimer.
Qui cela peut-il bien intéresser, aujourd’hui ? À qui se plaindre ? Existe-t-il un bureau des vies perdues ?
J’avance encore de quelques mètres. Mon regard embrasse la prairie, sans doute pour la dernière fois. Le parking est presque vide.
Non, finalement, la prairie n’est en rien un paysage d’hypermarché. Non, bien entendu. C’est un paysage, vivant, changeant. Selon les saisons, selon les heures, selon la lumière. Bouleversant, aussi. Me fallait-il être aussi certaine de l’heure de ma mort, aussi assurée de l’observer pour la dernière fois, pour le comprendre enfin ? Pour tant le regretter, au final. Claude Monet, Theodore Robinson, James et tant d’autres ne se sont pas arrêtés ici par hasard… Bien entendu. Qu’il soit un lieu de mémoire n’enlève rien à la beauté d’un paysage.
Bien au contraire.
— N’est-ce pas, Neptune ?
Mon chien remue la queue, comme s’il écoutait mes ultimes délires. En réalité, il a déjà compris l’étape suivante, il a pris l’habitude, avec le temps. Il sait qu’il est rare que je rentre dans la cour du moulin sans faire un tour dans la petite clairière juste derrière. Un saule, deux sapins. La clairière est aujourd’hui protégée des touristes par un grillage. On ne peut pas l’apercevoir du chemin. J’avance.
Neptune m’a une nouvelle fois devancée. Il m’attend, couché dans l’herbe, comme s’il avait conscience de ce que signifiait ce lieu. J’arrive enfin, je plante ma canne dans la terre meuble et je reste appuyée sur elle. Je regarde devant moi les cinq petits tumulus coiffés de cinq petites croix.
Je me souviens. Comment oublier ? J’avais douze ans. Je serrais Neptune de toutes mes forces, il était mort dans mes bras. Un an après la noyade de Paul. Mort de vieillesse, me disait maman.
« Il n’a pas souffert, Stéphanie. Il s’est juste endormi, comme un vieux chien…»
Je restais inconsolable. Impossible de me séparer de mon chien.
« On ira en chercher un autre, Stéphanie. Un petit chiot… Dès demain…
— Le même ! Je veux le même…
— D’accord, Stéphanie. Le même. On ira à la ferme à Autheuil… Co… comment voudras-tu l’appeler, ce petit chiot ?
— Neptune ! »
J’ai eu six chiens dans ma vie. Tous des bergers allemands. Je les ai tous appelés Neptune, par fidélité à un caprice de petite fille solitaire et malheureuse, qui aurait tant voulu que son chien soit éternel, que lui, au moins lui, ne meure pas !
Je lève à nouveau les yeux. Je tourne avec lenteur la tête, de droite à gauche. Sous chaque croix, sur une petite planche, est gravé le même nom. Neptune.
Seuls varient les chiffres sous le nom.
1922-1938
1938-1955
1955-1963
1963-1980
1980-1999
Neptune se lève, vient se frotter à moi, comme s’il comprenait que pour la première fois, c’est moi qui vais partir, pas lui. Neptune sera recueilli à la ferme d’Autheuil. Ils y élèvent des chiens depuis des générations, sa mère doit encore y vivre. Il y sera bien. Je vais laisser une lettre avec des instructions précises, pour ses repas, pour qu’on laisse des enfants jouer avec lui ; pour qu’il soit enterré ici, lorsque le temps sera venu.