Je le caresse. Jamais il ne s’est serré autant contre moi. J’ai de plus en plus envie de pleurer. Il faut que je me dépêche. Si je traîne, je n’aurai pas le courage.
Je laisse ma canne là, devant les cinq tumulus, plantée. Je n’en aurai plus besoin, maintenant. Je marche jusqu’à la cour. Neptune ne me lâche pas d’un centimètre. Ce putain de sixième sens des animaux ! D’habitude, Neptune serait allé se coucher sous le grand cerisier. Là, non. Il ne me quitte pas. Il va finir par me faire tomber. Un instant, je regrette d’avoir laissé ma canne.
— Doucement, Neptune, doucement.
Neptune se pousse un peu. Il y a longtemps qu’il n’y a plus de rubans d’argent dans les feuilles du cerisier. Les oiseaux s’en donnent à cœur joie… Je caresse encore Neptune, longuement. Je lève les yeux vers le donjon du moulin des Chennevières.
Jacques a acheté le moulin en 1971. Il a tenu parole. Je l’ai cru, mon Dieu, je l’ai cru alors. Il me l’a achetée, la maison de mes rêves, ce moulin biscornu qui m’attirait tant lorsque j’avais onze ans. Avec l’arrivée des Parisiens dans le coin, son agence immobilière avait fini par être rentable. Il était à l’affût, il a attendu le bon moment, le moulin était inoccupé depuis longtemps mais les propriétaires s’étaient enfin décidés à vendre. Il fut le premier sur l’affaire. Il a tout rénové, pendant des années. La roue, le puits, le donjon.
Il croyait me rendre heureuse. C’était si dérisoire… Comme si les geôliers s’amusent à décorer les murs des prisons. Le moulin des Chennevières n’avait plus rien à voir avec la vieille maison en ruine qui me fascinait, « le moulin de la sorcière », comme on l’appelait alors. Pierres lavées. Bois verni. Arbres taillés. Balcons fleuris. Cour ratissée. Portail huilé. Clôture érigée.
Jacques était maniaque. Tellement maniaque.
Comment aurais-je pu imaginer ?
J’ai toujours refusé qu’il coupe le cerisier ! Il ne l’a pas fait. Il cédait à tous mes caprices. Oui, oui, je le croyais vraiment.
Puis, le vent des affaires de l’agence a tourné. Il est devenu difficile de rembourser. Nous avons d’abord loué une partie du moulin, puis nous l’avons vendu à un jeune couple du village. Nous n’avons gardé que le donjon. Depuis quelques années, ils ont transformé le moulin des Chennevières en gîte. Cela fonctionne bien, apparemment. Je crois qu’ils n’attendent qu’une chose, que je disparaisse, pour récupérer quelques chambres supplémentaires. Il y a maintenant des balançoires dans la cour, un grand barbecue, des parasols et des salons de jardin. Ils parlent même de transformer le champ derrière le moulin en parc animalier, ils ont commencé à installer des lamas, des kangourous et des autruches, ou des émeus, je ne sais pas.
Vous imaginez ?
Des animaux exotiques pour amuser les enfants… On ne peut pas les rater, lorsqu’on arrive à Giverny en venant de Vernon par le chemin du Roy.
Dire que cet endroit, pendant des décennies, ce fut le moulin de la sorcière…
Il ne reste plus que la sorcière.
Moi.
Plus pour bien longtemps, rassurez-vous. La sorcière va profiter d’un lendemain de pleine lune pour disparaître… On la retrouvera au petit matin, écrasée au pied du cerisier. Celui qui la trouvera lèvera les yeux et se dira qu’elle est sans doute tombée de son balai. Normal. C’était une vieille sorcière.
Je serre une dernière fois les poils de Neptune dans ma main, fort, très fort, puis je referme la porte du donjon derrière moi. Je monte vite l’escalier avant de l’entendre gémir.
- QUATORZIÈME JOUR -
26 mai 2010
(Moulin des Chennevières)
Rubans d’argent
J’ai ouvert la fenêtre. Il est un peu plus de minuit. J’ai pensé que ce serait plus facile de sauter une fois la nuit venue. J’ai tout rangé dans la pièce, comme une vieille maniaque, comme si les pires des obsessions de Jacques avaient déteint sur moi, au final, avec le temps. J’ai laissé sur la table la lettre pour que l’on s’occupe bien de Neptune. Je n’ai pas eu le courage de décrocher mes « Nymphéas » noirs.
Je ne me fais aucune illusion, quelques vautours brocanteurs de la vallée de l’Eure viendront se servir. Meubles, vaisselle, bibelots. Peut-être certains objets retourneront-ils chez l’antiquaire rue Blanche-Hoschedé-Monet, dans mon ancien logement de fonction au-dessus de l’école… Mais cela m’étonnerait qu’ils se donnent la peine de s’intéresser à ces « Nymphéas », ce hideux tableau barbouillé de noir. Qui pourrait imaginer qu’une autre vie pleine de lumière se cache dessous ?
À la poubelle, la croûte !
Au trou, à côté de son gentil mari, la vieille qui s’est penchée trop près de la fenêtre.
La vieille méchante qui ne parlait plus à personne, qui ne souriait jamais, disait à peine bonjour. Qui pourrait imaginer que sous cette peau ridée se cache une petite fille qui avait du talent. Du génie, peut-être même…
Personne, jamais, ne le saura.
Fanette et Stéphanie sont mortes, depuis si longtemps… assassinées par un ange gardien trop zélé.
J’observe par la fenêtre la cour du moulin. Les gravillons gris sont éclairés par l’halogène devant le porche. Je n’ai plus peur, juste un regret. Elle aimait tant la vie, la petite Fanette.
Je ne crois pas qu’elle méritait de mourir aussi aigrie.
Le Picasso Citroën s’arrête presque sous ma fenêtre. C’est un taxi. J’ai l’habitude, les taxis déposent souvent des touristes, au gîte, en fin de soirée. Ils arrivent par le dernier train de Paris à la gare de Vernon, il y a des bagages plein le coffre.
Neptune se rapproche, bien entendu. Le plus souvent, les portes arrière des taxis s’ouvrent sur une nuée d’enfants excités par le voyage. Neptune adore les accueillir !
Pas de chance pour lui, ce coup-là, il n’y a pas un seul gosse dans le taxi.
Juste un homme, un vieil homme.
Pas de bagages non plus…
Étrange…
Neptune se plante devant lui. Le vieil homme se penche. Il caresse longuement mon chien, comme s’il retrouvait un vieil ami…
Mon Dieu !
Est-ce possible ?
Tout explose, mon cœur, mes yeux, ma tête.
Est-ce possible ?
Je me penche plus encore. Pas pour tomber, cette fois. Oh que non ! Une terrible bouffée de chaleur m’envahit. Je me revois à la fenêtre d’une autre maison, une maison rose, celle de Monet, c’était dans une autre vie ; un homme se tenait à côté de moi, un homme terriblement séduisant. Je lui avais dit des mots étranges à l’époque, des mots comme jamais je n’aurais pensé qu’ils puissent sortir de ma bouche.
Des mots comme un poème d’Aragon… Une récitation apprise à jamais…
« C’est uniquement de votre Tiger Triumph que je suis tombée amoureuse ! »
J’avais ri et ajouté :
« Et peut-être aussi de la façon que vous avez de vous arrêter pour caresser Neptune…»
Je m’incline encore sur le rebord de la fenêtre. La voix monte le long de la tour. Elle n’a pas changé, si peu, en presque cinquante ans :
— Neptune… Mon gros, si je pensais te trouver là, après tout ce temps… Vivant !
Je rentre dans la chambre, je me colle au mur. Mon cœur bat à se rompre. J’essaie de raisonner, de penser.